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👁 Sachets de nicotine : la jeunesse africaine sous le charme d'une nouvelle forme d'addiction
AFRIQUE
10 min de lecture
Sachets de nicotine : la jeunesse africaine sous le charme d'une nouvelle forme d'addictionDes millions de jeunes à travers l'Afrique et au-delà sont attirés dans la dépendance à la nicotine par une nouvelle génération de produits : les sachets de nicotine.
Contrairement aux cigarettes, les sachets de nicotine — placĂ©s entre la gencive et la lĂšvre — libĂšrent de la nicotine / Others

Par Pauline Odhiambo

La premiĂšre fois que Madalitso Phiri*, seize ans, a glissĂ© un petit sachet blanc entre sa gencive et la lĂšvre supĂ©rieure, elle Ă©tait assise au fond d’une classe de son Ă©cole secondaire Ă  Lilongwe. Un camarade de classe le lui avait passĂ©, repliĂ© dans un coin de cahier, en chuchotant que c’était « juste quelque chose pour t’aider Ă  te concentrer » avant les examens.

Madalitso, qui rĂȘve de devenir infirmiĂšre, n’avait jamais fumĂ© de cigarette de sa vie.

Son pĂšre est mort d’une maladie pulmonaire liĂ©e au tabac quand elle avait onze ans, et le souvenir de sa toux rauque rĂ©sonne encore dans leur petite maison.

Mais c’était diffĂ©rent. Le sachet avait un goĂ»t de menthe douce et de chewing‑gum. Il n’y avait pas de fumĂ©e, pas d’odeur, pas de cendres caractĂ©ristiques. En quelques minutes, une chaleur lĂ©gĂšre se rĂ©pandit dans ses tempes. Elle se sent lĂ©gĂšre, presque euphorique.

C’était il y a six mois. Aujourd’hui, Madalitso consomme au moins huit sachets par jour. Entre les cours, elle s’excuse pour aller aux toilettes et en met un nouveau. La nuit, elle reste Ă©veillĂ©e Ă  convoiter la dose suivante. La consommation Ă©puise l’argent que sa mĂšre envoie pour le dĂ©jeuner. Ses notes ont chutĂ©.

Arîmes “bonbon”

« Je ne savais pas qu’une chose si petite pouvait me tenir comme ça, » confie‑t‑elle Ă  TRT Afrika, en se tortillant les mains sur les genoux. « Ça ressemblait Ă  des bonbons. Maintenant j’ai l’impression de ne pas pouvoir respirer sans ça. »

Madalitso fait partie des millions de jeunes en Afrique et dans le monde attirés par une nouvelle génération de produits : les sachets de nicotine.

Contrairement au tabac traditionnel, ces petits sachets — placĂ©s entre la gencive et la lĂšvre — libĂšrent de la nicotine Ă  travers la muqueuse buccale sans combustion.

Ils contiennent gĂ©nĂ©ralement de la nicotine, des arĂŽmes, des Ă©dulcorants et d’autres additifs. Et ils se rĂ©pandent Ă  une vitesse alarmante.

Selon un nouveau rapport publiĂ© par l’Organisation mondiale de la SantĂ© (OMS) avant la JournĂ©e mondiale sans tabac du 31 mai, les ventes au dĂ©tail de sachets de nicotine ont atteint plus de 23 milliards d’unitĂ©s en 2024, soit une hausse de plus de 50 % par rapport Ă  l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente.

Le marché mondial valait prÚs de 7 milliards de dollars en 2025.

Pour autant, la régulation reste limitée ou totalement absente dans de nombreux pays.

L’OMS met en garde : les sachets de nicotine sont agressivement commercialisĂ©s auprĂšs des adolescents et des jeunes par des emballages Ă©lĂ©gants et discrets, des arĂŽmes comme chewing‑gum et oursons gĂ©lifiĂ©s, du marketing d’influence sur les rĂ©seaux sociaux, et le sponsoring de concerts, festivals et Ă©vĂ©nements sportifs.

Certains emballages imitent des bonbons ou des marques connues, augmentant le risque pour les jeunes enfants.

Certains messages encouragent mĂȘme une utilisation discrĂšte dans les espaces publics et dans les lieux sans fumĂ©e.

Petit buzz, envies fortes

De l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, au Kenya, Odhiambo Otieno*, vingt‑deux ans et Ă©tudiant universitaire, a dĂ©couvert les sachets de nicotine par une autre porte : Instagram.

Un influenceur qu’il suivait — un jeune homme en tenue de crĂ©ateur, appuyĂ© contre une voiture de luxe lors d’un festival de musique — a postĂ© une vidĂ©o lĂ©gendĂ©e : « Énergie propre. Pas de fumĂ©e. Pas d’odeur. Le futur est lĂ . »

L’emballage du produit Ă©tait mat, noir et minimaliste. On aurait dit un accessoire de tĂ©lĂ©phone.

Odhiambo, étudiant en finance dans une université de Nairobi, a commandé sa premiÚre boßte en ligne. Elle est arrivée dans un colis non marqué.

« Je pensais que c’était un coup de pouce pour les Ă©tudes, » dit‑il. « Tout le monde cherche toujours un avantage. Le cafĂ© me donne des tremblements. Ça donnait une impression de douceur, de contrĂŽle. »

Mais en quelques semaines, il utilisait des sachets pendant les cours, lors des groupes d’étude, mĂȘme Ă  la bibliothĂšque oĂč personne ne remarquait rien.

Le buzz est devenu plus court. Les envies sont devenues plus fortes.

Un soir, Odhiambo a essayĂ© d’arrĂȘter. Il a jetĂ© ses sachets restants dans une poubelle du campus. À minuit, il fouillait dĂ©jĂ  les ordures pour les rĂ©cupĂ©rer.

« C’est Ă  ce moment que j’ai rĂ©alisĂ© que je n’avais plus le contrĂŽle, » dĂ©clare‑t‑il, grave.

Le rapport de l’OMS, le premier rapport mondial sur le sujet intitulĂ© « Exposer les tactiques de marketing et les stratĂ©gies qui alimentent la croissance des sachets de nicotine », a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© en rĂ©ponse aux demandes de pays cherchant des orientations faisant autoritĂ© de la part de l’OMS sur les sachets de nicotine et la maniĂšre dont les gouvernements devraient rĂ©agir.

« L’utilisation des sachets de nicotine se rĂ©pand rapidement, tandis que la rĂ©gulation peine Ă  suivre. Les gouvernements doivent agir maintenant avec des mesures fortes et fondĂ©es sur des preuves », indique le Dr Vinayak Prasad, chef d’unitĂ© de l’Initiative sans tabac de l’OMS.

Législations lùches

La nicotine elle‑mĂȘme est fortement addictive et nocive, en particulier pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes dont le cerveau est encore en dĂ©veloppement.

L’exposition Ă  la nicotine pendant l’adolescence peut affecter le dĂ©veloppement cĂ©rĂ©bral, notamment l’attention et l’apprentissage.

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Une consommation prĂ©coce de nicotine augmente la probabilitĂ© d’une dĂ©pendance Ă  long terme et l’utilisation future d’autres produits nicotinĂ©s ou du tabac. La consommation de nicotine augmente Ă©galement le risque cardiovasculaire.

Sur l’ensemble du continent africain, les gouvernements s’efforcent de rĂ©agir.

D’aprĂšs les donnĂ©es de l’OMS, environ 160 pays dans le monde n’ont pas de rĂ©glementation spĂ©cifique pour les sachets de nicotine.

Seulement 16 pays en interdisent totalement la vente, tandis que 32 pays les rĂ©glementent d’une maniĂšre ou d’une autre.

Parmi ceux‑ci, seulement 5 pays limitent les arĂŽmes, 26 restreignent la vente aux mineurs et 21 interdisent la publicitĂ©, la promotion et le parrainage.

Au Malawi, oĂč vit Madalitso, il n’existe actuellement aucune rĂ©glementation spĂ©cifique concernant les sachets de nicotine.

Le pays dispose de lois de lutte contre le tabac en vertu du Tobacco Control Act de 2018, qui restreint le tabagisme dans les lieux publics et interdit la publicité pour le tabac, mais les sachets de nicotine tombent dans un vide réglementaire.

Le ministĂšre de la SantĂ© n’a pas encore Ă©mis de directives sur leur vente ou leur distribution.

Les rapports de marchĂ© confirment que ces produits sont disponibles et utilisĂ©s dans le pays, circulant largement par des marchĂ©s informels sans vĂ©rification d’ñge, sans avertissements sanitaires et sans taxation spĂ©cifique aux sachets de nicotine.

Au Kenya, pays d’Odhiambo, la situation est un peu plus avancĂ©e mais reste incomplĂšte.

Le Tobacco Control Act de 2007 et ses amendements réglementent les produits nicotinés, et en 2022 le gouvernement a classé les sachets de nicotine comme produits du tabac, restreignant la vente aux mineurs et exigeant des avertissements sanitaires.

Cependant, l’application est faible, les ventes en ligne prospĂšrent et les interdictions d’arĂŽmes n’ont pas Ă©tĂ© mises en Ɠuvre.

Le marketing d’influence sur des plateformes comme Instagram et TikTok reste largement incontrĂŽlĂ©.

D’autres pays africains offrent une palette de rĂ©ponses.

L’Afrique du Sud a proposĂ© d’inclure les sachets de nicotine dans son nouveau projet de loi sur le contrĂŽle des produits du tabac et des systĂšmes Ă©lectroniques de dĂ©livrance, qui interdirait la plupart des arĂŽmes et exigerait un emballage neutre.

L’Agence nationale nigĂ©riane pour la gestion et le contrĂŽle des aliments et des mĂ©dicaments (NAFDAC) a Ă©mis des avertissements mais pas de rĂšglements contraignants.

Le Ghana, le SĂ©nĂ©gal et le Rwanda en sont Ă  divers stades d’évaluation, tandis que des pays comme la Mauritanie et les Seychelles ont Ă©voluĂ© vers des contrĂŽles plus stricts.

Action urgente

Le rapport de l’OMS souligne que ces lacunes rĂ©glementaires ne sont pas un hasard. Les sachets de nicotine Ă©chappent souvent aux filets rĂ©glementaires prĂ©cisĂ©ment parce qu’ils sont nouveaux, chimiquement distincts du tabac traditionnel, et commercialisĂ©s comme des produits de « rĂ©duction des risques » ou de « style de vie » plutĂŽt que comme des substances addictives.

« Les gouvernements constatent la diffusion rapide de ces produits, en particulier chez les adolescents et les jeunes ciblés agressivement par des tactiques trompeuses.

Ces produits sont conçus pour provoquer une dĂ©pendance et il est indispensable de protĂ©ger nos jeunes contre la manipulation de l’industrie, » prĂ©cise le Dr Etienne Krug, directeur du DĂ©partement des dĂ©terminants de la santĂ©, de la promotion et de la prĂ©vention Ă  l’OMS.

Les tactiques sont délibérées. Des emballages élégants et discrets permettent de dissimuler les sachets aux parents et aux enseignants.

Des arĂŽmes aux noms comme « Mango Tango », « Berry Blast » et « Spearmint Wave » masquent l’irritation de la nicotine.

Certains produits sont vendus en plusieurs niveaux de puissance commercialisĂ©s comme « dĂ©butants », « avancĂ©s » et « experts », avec des quantitĂ©s de nicotine indiquĂ©es allant jusqu’à 150 milligrammes — bien au‑delĂ  des niveaux connus pour provoquer la dĂ©pendance.

Un branding de style de vie aspirational associe les sachets à la liberté, à la sophistication et à la rébellion. Et les algorithmes des réseaux sociaux livrent ces publicités directement sur les téléphones des adolescents.

L’OMS exhorte les gouvernements Ă  adopter une rĂ©glementation exhaustive couvrant tous les produits du tabac et de la nicotine, y compris les sachets de nicotine.

Les mesures recommandĂ©es comprennent des interdictions ou des restrictions strictes sur les arĂŽmes ; des interdictions de la publicitĂ©, de la promotion et du parrainage, y compris sur les rĂ©seaux sociaux et l’utilisation d’influenceurs ; des contrĂŽles stricts de vĂ©rification de l’ñge et de la vente au dĂ©tail ; des avertissements sanitaires clairs et un emballage neutre ; des plafonds sur la quantitĂ© de nicotine autorisĂ©e ; une taxation pour rĂ©duire l’accessibilitĂ© et dissuader l’usage chez les jeunes ; une surveillance des modes d’utilisation et des tactiques de l’industrie ; et une application rigoureuse des politiques.

De retour Ă  Lilongwe, Madalitso a commencĂ© Ă  parler Ă  une conseillĂšre scolaire. Elle n’a pas arrĂȘtĂ© — pas encore — mais elle est passĂ©e de huit sachets Ă  quatre. « Je dis maintenant Ă  mes amies : si quelqu’un te tend quelque chose qui ressemble Ă  un bonbon, demande ce qu’il y a dedans, » dit‑elle. « Personne ne me l’a dit. Je pensais ĂȘtre maline. »

À Nairobi, Odhiambo a rejoint un groupe de plaidoyer Ă©tudiant qui milite pour l’interdiction de la publicitĂ© pour les sachets de nicotine au Kenya. Il a rĂ©cemment tĂ©moignĂ© devant un comitĂ© de santĂ© du comtĂ©.

« Je leur ai dit : ces sachets de nicotine ne nous donnent pas de l’énergie, ils nous donnent des chaĂźnes, » affirme‑t‑il.

L’OMS exhorte les jeunes à reconnaütre et à rejeter les tactiques de l’industrie visant à banaliser l’utilisation de la nicotine.

Une action urgente et coordonnĂ©e aujourd’hui peut aider Ă  protĂ©ger une nouvelle gĂ©nĂ©ration de la dĂ©pendance Ă  la nicotine. Pour Madalitso et Odhiambo, cette action ne peut pas venir assez tĂŽt.

« Je veux toujours devenir infirmiĂšre, » dit Madalitso, d’une voix basse, en regardant par la fenĂȘtre du bureau de santĂ© de son Ă©cole. « Je ne savais pas qu’une chose si petite pouvait se mettre entre moi et ce rĂȘve. »

*Les noms ont Ă©tĂ© modifiĂ©s pour protĂ©ger l’identitĂ©.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika
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