Découvrir la Provence depuis la mer : une croisière en catamaran entre calanques et criques
GRAND REPORTAGE - Archipels sauvages, villages de charme, criques enchanteresses… Des calanques de Marseille au port de Saint-Tropez en passant par les îles d’Hyères, le littoral déroule une riche histoire maritime rythmée par des paysages étourdissants.
Par Florence Donnarel (texte) et Brice Portolano (photos), pour Le Figaro Magazine
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La silhouette de Notre-Dame de la Garde s’éloigne derrière nous. Le soleil déclinant braque ses feux argentés sur la mer. Les îles du Frioul se découpent à l’horizon. Melchior dépasse If et son château pour aller mouiller à Pomègues, dans une anse qui servit jadis de quarantaine aux navires. L’île est un vaisseau de pierre sculpté par le vent, mordu par le sel et la sécheresse, matelassé par une végétation rase.
Perchés sur les rochers, les goélands sèment leurs ricanements dans l’air du soir. Pomègues est la première escale de notre croisière à bord d’un catamaran de 17 mètres pouvant embarquer jusqu’à 14 passagers. Depuis l’an dernier, la compagnie Catlante est la seule à offrir une croisière à la cabine sur un littoral provençal qui égrène paysages et villages éblouissants. Au départ de Marseille, le voilier cabote en boucle jusqu’à Saint-Tropez en huit jours et sept nuits (six jours pleins), débarquant ses passagers dans des criques sauvages ou des petits ports pittoresques.
Passer la publicitéLa navigation dans les calanques entre Marseille et La Ciotat, protégées par le parc national du même nom, est très attendue. Nous découvrons ce massif côtier d’abord sous voile, portés par un vent de sud-est. Vue de la mer, sa monumentale architecture de pierre évoque une forteresse, entaillée ici et là de vallons boisés d’où monte la rumeur cuivrée des cigales. Des vallons qui s’évanouissent dans la Méditerranée en dessinant des criques somptueuses, telles Sormiou et Morgiou, seulement accessibles à pied en été. Eaux cristallines encadrées de parois abruptes, ces calanques symbolisent avec leurs cabanons un art de vivre hédoniste au bord de la mer.
Séjours de nos partenaires
L’un des cabanoniers de Sormiou est célèbre pour avoir découvert la gourmette d’Antoine de Saint-Exupéry, porté disparu en juillet 1944 à bord de son avion de chasse. « Je l’ai remontée dans mes filets plongés au large des calanques le 7 septembre 1998, après une nuit de mistral et d’orage », se souvient l’ancien patron pêcheur Jean-Claude Bianco, balayant de sa main l’horizon maritime. Deux ans plus tard, les vestiges du P-38 Lightning de l’écrivain étaient retrouvés par 85 mètres de fond par le plongeur-archéologue Luc Vanrell, au large de Riou.
Pas loin de l’îlot du Grand Congloué où Jacques-Yves Cousteau et d’éminents spécialistes inventaient l’archéologie sous-marine dans les années 1950 avec la fouille de deux épaves antiques superposées. Pas si loin non plus de la grotte Cosquer, site majeur de l’art pariétal semi-englouti dans la calanque de la Triperie. Ces trésors en tête, les passagers promènent leur regard sur les vertigineuses falaises du Devenson sculptées d’aiguilles fendant la mer. Des pinacles qui sont autant de plongeoirs pour « l’ange des calanques ». À En-Vau, la plus spectaculaire échancrure de la côte, protégée par deux grandes verticales rocheuses, Lionel Franc s’entraîne trois fois par semaine pour battre son propre record, du monde (36 mètres, établi ici), et plonger de 42 mètres.
Passagers, baigneurs, kayakistes venus de Cassis retiennent leur souffle devant ce moment de bravoure exécuté par cet homme athlétique de 55 ans. Bras écartés, Lionel s’élance depuis un ressaut de 30 mètres avant de piquer et pénétrer tête première dans l’eau, bras tendus et poings serrés, à près de 120 km/h. « Comme tous les gamins du coin, j’ai grandi en sautant des rochers dans les calanques. Mais j’ai développé une approche scientifique du plongeon et une routine sportive pour ne pas me blesser », confie celui qui assure des actions de prévention auprès des jeunes casse-cou férus de saut extrême.
Des calanques de Marseille à Saint-Tropez, notre cabotage en Méditerranée
Un observatoire des océans
À 15 milles nautiques, l’île des Embiez est l’une des étapes de notre croisière. Depuis Sanary ou Le Brusc, des visiteurs viennent y goûter la magie de l’insularité. Sauvage dès que l’on s’éloigne du port, voilà une Provence miniature, découpée de criques aux fonds azur, émaillée d’îlots-perchoirs pour les oiseaux marins, tapissée d’une garrigue parfumée et de vignes. Les visiteurs se doutent-ils que cette île de carte postale est aussi un observatoire des océans ? « Nous menons des actions de suivi, d’inventaire et de protection de la biodiversité marine et travaillons aussi sur l’aquaculture pour trouver une solution durable à la surpêche », explique Patricia Ricard, présidente de l’Institut océanographique Paul-Ricard, qui fêtera ses 60 ans l’an prochain.
Passer la publicitéAu bord de la lagune du Brusc, une quinzaine de personnes, dont une majorité de chercheurs, œuvrent dans un laboratoire flambant neuf. Ils y élèvent des algues et du zooplancton ou expérimentent un projet d’aquaponie. « Mon grand-père a acquis cette île par passion pour la mer. Il possédait déjà Bendor, plus petite, au large de Bandol. Ces îles sont le berceau de notre famille, une mémoire commune qui nous unit », confie l’élégante brune, qui partage son temps entre Paris et les Embiez en été.
Dans l’Antiquité, les marins faisaient probablement relâche aux Embiez pour éviter d’affronter les fureurs du cap Sicié les jours de grand vent. « C’est notre petit cap Horn de Méditerranée », confirme Michel Rubulotta, le capitaine de notre catamaran, à l’approche de l’impérieuse presqu’île qui sépare la baie de Sanary de la rade de Toulon. Situé à la confluence des courants ligureset du golfe du Lion, le cap redouté se montre à nous sous son meilleur jour. Sur ses pentes escarpées nimbées de brume matinale, d’anciennes batteries regardent le large. Au sommet, à 350 mètres, la chapelle Notre-Dame du Mai veille sur les marins.
Plus à l’est et plus amicale que le cap Sicié, la presqu’île de Giens annonce Porquerolles avec ses schistes lustrés et ses pinèdes opulentes. Anses turquoise festonnées de grands arbres, forts agrippés sur les rochers, plaines brodées de vignes ou de vergers, l’île est l’une des pépites du littoral varois. On la découvre à pied ou à vélo, sur des sentiers buissonniers. Très vite, un autre rythme s’impose, on perd ses repères, on se laisse gagner par un sentiment de liberté. Le vertige, suscité par l’art abstrait, est d’ailleurs le thème de « Vertigo », exposition présentée à la Villa Carmignac jusqu’au 2 novembre.
Dans ce centre d’art contemporain que l’on visite pieds nus, caché sous les frondaisons derrière la plage de la Courtade, les œuvres font écho à l’étourdissement sensoriel et émotionnel que l’on peut ressentir sur l’île. On y découvre les vibrations de la couleur des créations d’Yves Klein ou les voyages cosmiques d’Hans Hartung. Si la nature puissante de Porquerolles frappe les visiteurs, peu s’aventurent dans ses recoins les plus sauvages.
« Avec ses hautes falaises, le rivage sud révèle un autre visage de l’île, confie Ivrith Valli, sur le site des Chevreaux, près du phare. Ici, même en été, je ne croise personne. Sur les crêtes, je suis seule avec les oiseaux. Vous entendez le ressac ? On est dans la vraie mer, face au grand large, il y a un côté Atlantique », ajoute, longue crinière blonde au vent, celle qui a grandi à Porquerolles et créé une école de voile sur l’île après quelques années de compétitions sportives.
Passer la publicitéSur le sentier du littoral qui baguenaude sur les escarpements, bruyères arborescentes, pistachiers lentisques et genévriers de Phénicie couchés par le vent infusent une certaine mélancolie au paysage. Sur cette arête rocheuse, la jeune femme a trouvé un espace de solitude et un lieu de contemplation des couchers de soleil et des cétacés.
Cette île est un coffre-fort
Les cétacés, il n’est pas rare d’en croiser dans ces eaux dont les fonds peuvent atteindre plusieurs centaines de mètres. « Au large de Port-Cros et de l’île du Levant, deux grandes fosses abondent d’une nourriture riche qui remonte des profondeurs et attire les mammifères marins. On peut observer des dauphins, des rorquals communs, des cachalots », s’enthousiasme Johan Jimenez, chef de secteur au sein du Parc national de Port-Cros. En été, deux à quatre agents patrouillent sur terre et en mer pour protéger ce sanctuaire unique.
Devant l’île de Port-Cros, ensevelie sous une forêt de pins et de chênes verts, notre catamaran s’amarre à une bouée à ancrage écologique. Elle protège l’herbier de posidonie, cette plante aquatique essentielle dans l’écosystème marin, qui ondule gracieusement sur les fonds, balayée par le courant. « L’île est un coffre-fort dont nous sommes les gardiens », résume Johan. La protection des mérous bruns à Port-Cros, dont la population est passée d’une quinzaine d’individus en 1973 à près d’un millier autour de l’île aujourd’hui, en est la meilleure illustration. Ici, les passagers de Melchior débarqueront pour emprunter un sentier sous-marin ou celui du littoral, pailleté de micaschiste…
Le souvenir des marins au long cours
Le massif des Maures se dresse désormais en arrière-plan, dominant la côte d’Hyères à Fréjus. L’acmé de notre robinsonnade est atteinte au cap Taillat, un isthme sableux sur la presqu’île de Saint-Tropez. Abri réputé, notre catamaran y mouille pour la nuit. L’occasion de glisser en paddle au coucher du soleil entre les rochers à fleur d’eau et de flâner pieds nus sur la plage jonchée de bois flotté.
Au large, l’épave d’un navire du XVIe siècle vient d’être découverte par 2500 mètres de fond, chargée de pichets en céramique de Ligurie. « Ces vestiges nous rappellent que la Méditerranée n’a jamais cessé d’être un lieu d’échange commercial de l’Antiquité à nos jours », éclaire, à notre retour, Anne Joncheray, directrice du Musée archéologique de Saint-Raphaël, qui a plongé sur quelques centaines d’épaves sur la côte provençale.
Saint-Tropez a d’ailleurs longtemps abrité un grand port de commerce. C’est l’escale la plus orientale de notre périple. « La ville était une cité de marins avant d’être un charmant port de pêche », insiste Laurent Pavlidis, conservateur du Musée d’histoire maritime. Depuis les quais où s’alignent façades pastel et yachts rutilants, un lacis de ruelles dévorées de bougainvillées nous propulse jusqu’à la citadelle-musée.
On y apprend qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, les capitaines au long cours et les marins tropéziens sillonnaient toute la Méditerranée au service de l’Empire ottoman, avant de naviguer au début du XIXe siècle sur tous les océans pour les armateurs marseillais. Canne de cap-hornier, pipe à opium… Le musée regorge de témoignages trouvés dans les greniers des familles de la ville. Et Laurent Pavlidis de conclure : « Aujourd’hui, le monde entier vient à Saint-Tropez mais, autrefois, c’étaient les Tropéziens qui voguaient sur toutes les mers du monde. »
CARNET DE VOYAGE
Organiser son voyage
Catlante (01.55.20.90.90), spécialiste de la croisière en catamaran aux Caraïbes et en Corse, propose un itinéraire de Marseille à Saint-Tropez en 8 jours et 7 nuits (6 jours pleins), de mai à fin septembre, avec escales à Cassis, Sanary, les Embiez, Porquerolles, Port-Cros et Saint-Tropez. À partir de 2070 € par personne au départ de Marseille, sur une base double, tout compris. Une version courte en 5 jours, jusqu’à Porquerolles, est programmée en début de saison. Croisières privatisables.
Avant d’embarquer
Faire escale à Marseille. Pour poser ses valises avant ou après la croisière, on mise sur Grand Juste , qui vient d’ouvrir ses portes près du quartier hype de Notre-Dame-du-Mont. Décoration design et vintage, patio ombragé, prix serrés, l’hôtel de 50 chambres reprend la recette du succès de Juste, sa première adresse marseillaise. À partir de 100 € la chambre double. Petit déjeuner, 15 €.
Pour une ambiance maritime, cap sur le vallon des Auffes, en contrebas de la corniche Kennedy. Auffo (04.87.33.51.50), la table gastronomique de Coline Faulquier, a ouvert fin avril à la place de L’Épuisette, une institution de la ville. La divine vue sur le petit port et la mer volerait presque la vedette à l’assiette très iodée relevée des saveurs franches de Provence (fenouil anisé, criste marine citronnée…). Menu déjeuner en 3 temps, 95 €.
À bord de “Melchior”
Ce Catlante 600, long de 17 mètres et doté de 6 cabines (dont 2 triples), est positionné sur le segment entrée de gamme de la flotte Catlante. Il offre toutefois des cabines confortables, avec salle d’eau privative, un hublot panoramique et des ventilateurs (pas de climatisation). À bord, la cuisine, sans prétention, est copieuse et variée. Le généreux historique de navigation du catamaran est compensé par l’esprit de la croisière, simple et authentique. Le luxe réside dans la beauté des paysages et le sur-mesure pour adapter les escales et les mouillages aux souhaits des passagers, en tenant compte des impératifs météo. L’équipage comprend un capitaine et un second également cuisinier. À bord, canoë, paddle et du matériel de snorkeling. Accès Wi-Fi.
À voir
Villa Carmignac (04.65.65.25.50). À Porquerolles, visite sur réservation de l’exposition « Vertigo » (jusqu’au 2 novembre) et des jardins. Du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h. 16 €.
La citadelle de Saint-Tropez – Musée d’histoire maritime (04.94.55.90.30). Ouvert tous les jours, de 10 h à 18 h 30 en été. 5 €.
À faire
Electric’ Bike Shop (06.81.96.44.30). Pour explorer Porquerolles, on réserve un vélo à assistance électrique chez ce sympathique loueur. 38 € la demi-journée ; 45 € la journée.
