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⇱ Forêt impénétrable, bancs de sable, oiseaux remarquables… Au Congo, croisière secrète au fil de l’eau


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Le bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical après l'Amazonie. Stanislas Fautré pour «Le Figaro Magazine»

Forêt impénétrable, bancs de sable, oiseaux remarquables… Au Congo, croisière secrète au fil de l’eau

GRAND REPORTAGE - Au cœur de l'Afrique, le Congo-Brazzaville renferme une forêt primaire où vivent Pygmées, éléphants de forêt et gorilles des plaines. Pour y accéder, il faut suivre le fleuve Congo, remonter la rivière Sangha… et accepter l'aventure !

Par Vincent Noyoux, pour Le Figaro Magazine

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Tout est parti d'un rêve. Celui de Nicolas Ducret, bourlingueur fasciné par les peuples premiers. Après avoir sillonné l'Asie centrale à cheval, bercé par les récits de Kessel, traversé l'Atlantique à la voile et travaillé au Darfour, l'aventurier décide un jour de se lancer dans un projet fou : organiser une croisière safari sur le fleuve Congo. Une expédition fluviale « premium », « hors des sentiers battus, dans une des régions les plus reculées de notre planète ». Douze jours à bord d'un « navire boutique-hôtel 4 étoiles », doté de 14 cabines passagers. Repoussée d'un mois en raison de pluies trop faibles, la croisière a démarré en juin dernier au départ de Brazzaville. Nous faisons partie du deuxième voyage, qui relie Ouesso à la capitale congolaise, en descendant la Sangha puis le fleuve Congo.

Mieux vaut le savoir : une croisière au Congo n'est pas une croisière sur le Danube. Les Expéditions Ducret en étant à leurs débuts, une nouvelle aventure commence, avec son lot de bonnes surprises et de désagréments. Ceux-ci arrivent bien vite : un vol raté pour cause de cafouillage, douze heures de voiture, puis sept heures de petit bateau à moteur pour rejoindre le parc Dzanga-Sangha, une aire protégée de l'autre côté de la frontière centrafricaine. Là-bas, on apprend qu'on ne pourra pas voir de gorilles des plaines. Makumba, le mâle dominant, a été tué par un rival. Impossible d'approcher les autres membres du groupe, qui avaient été habitués à la présence humaine. C'est la douche congolaise… Une horde de mangabeys, voltigeant de branche en branche, fait de son mieux pour nous distraire, mais on ne remplace pas un dos argenté aussi facilement. Il faut faire confiance aux pisteurs pour retrouver dans un proche avenir un nouveau groupe de gorilles, travail qui peut prendre plusieurs années.

Le baï, un havre de paix

Les éléphants partagent le baï avec les bongos. Stanislas Fautré pour «Le Figaro Magazine»
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La chance tourne le troisième jour. Léonce Madomi, guide du parc centrafricain, nous entraîne d'un pas sûr à travers une jungle enchevêtrée. L'homme connaît la forêt équatoriale comme sa poche. À chaque pas, il s'arrête pour écouter le cri d'un perroquet du Gabon, signaler le vol d'un calao, montrer le terrier d'un porc-épic. Au-dessus de nos têtes, des colobes noirs aux longues franges blanches passent en flèche comme des furies. À nos pieds, des colonnes de termites crépitent à notre approche dans un bruit de friture. Léonce en glisse une sous notre dent. Goût fade et huileux. « Ne bouge pas ! Tu as une mouche tsé-tsé sur la joue. » On accepte de bon cœur la claque.

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Soudain, la forêt s'ouvre sur une vaste clairière de 10 hectares : le baï de Dzanga. Plus de 110 éléphants de forêt s'y prélassent aux côtés d'un petit troupeau de bongos, antilopes rousses aux belles rayures blanches et cornes en lyre. D'une plate-forme aménagée en hauteur, on ne rate rien de ce spectacle unique, car une telle concentration d'éléphants est rarissime. On s'étonne de voir de tels pachydermes évoluer dans une forêt aussi dense. Un peu plus petit que son cousin de la savane, l'éléphant de forêt a la défense plus fine, plus sombre et plus dense, ce qui en fait un animal convoité des braconniers. En 2013, ceux-ci ont tué 26 éléphants dans la clairière. « Grâce à la présence quotidienne des rangers, le baï de Dzanga est sûr pour les éléphants depuis cinq ou six ans », veut croire Léonce. Les éléphants s'aspergent, se chargent, jouent, enlacent leurs trompes et pompent l'eau de la cuvette, riche en sels minéraux utiles à leur digestion. Un éléphanteau trottine derrière sa mère. Deux jeunes mâles se chicanent. Un autre se couvre de boue rouge pour se protéger des piqûres d'insectes et de la cuisson du soleil. Le baï est un havre de paix que ne trouble que le barrissement des pachydermes, entre cor de chasse et rugissement de lion.

Au cœur des ténèbres

Le «Princess Ngalessa» est l'unique bateau de croisière à descendre le fleuve Congo, l'un des plus grands du monde. Stanislas Fautré pour «Le Figaro Magazine»

La première rencontre avec les Pygmées bayakas survient en fin de journée. À Mosapola, des femmes aux seins nus pilent le manioc devant des cases de boue séchée et de petites huttes rondes couvertes de feuilles. D'autres, prévenues de notre passage, font une démonstration de tam-tam de rivière, frappant l'eau pour en tirer des sons aigus ou des basses profondes, sous l'œil d'une foule de gamins assis sur un pont de bois. Plus loin, à Yambombé, les Bakas (ou Bayakas) arborent trois cicatrices sur chaque joue et des dents taillées en pointe, signe de courage.

Peuple de la forêt, les « autochtones » (le terme « Pygmée » étant jugé péjoratif) invitent à un voyage dans le temps. Dans cette société de chasseurs-cueilleurs, on prélève tout de la forêt, du raphia qui coiffe les cases aux plantes médicinales, du miel aux champignons. Botanistes nés, ils sont capables d'identifier des centaines de variétés de plantes en utilisant tous leurs sens. L'écorce est palpée, la fleur sentie, la feuille mâchonnée… Le jour tombe vite, plongeant le village dans un noir qu'aucune lumière électrique ne vient éclairer. Le monde « civilisé », le progrès, la modernité sont loin, très loin en aval. Nous voici au cœur des ténèbres, pour paraphraser Joseph Conrad, mais sans les fléchettes empoisonnées, ni les casques coloniaux.

Croisière sur le fleuve Congo

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Nous avons repassé la frontière et rejoint, côté Congo, Princess Ngalessa, un bateau de quatre étages aux tons blanc et café au lait. La prestation « premium » promise n'est pas vraiment au rendez-vous, que ce soit dans la finition ou dans les assiettes, mais les cabines à l'avant du bateau et le ponton panoramique donnent entière satisfaction. Le bâtiment s'ébroue enfin et glisse sur la Sangha, l'un des principaux affluents du Congo. C'est le début d'une lente descente fluviale dans un décor conradien : la forêt profonde, impénétrable de chaque côté, les bancs de sable qu'il faut éviter en zigzaguant, les piroguiers tels des bronzes de Giacometti, debout, pagaie à la main. Le matin, ceux-ci s'en vont relever leurs filets déposés la veille au soir. Des enfants manœuvrent ces barques longilignes qu'un faux mouvement suffit à faire chavirer. De temps à autre, une poignée de cases cernées par la jungle apparaissent sur le rivage. Le temps d'un arrêt, on rencontre le pasteur Andonda qui sauve les âmes et pêche les poissons. Dans son campement sur pilotis, les silures sont séchés et fumés jusqu'à devenir aussi noirs que du charbon. Pour les piéger, il confectionne des nattes à partir de lianes et de palmes pour en faire des barrages sur les cours d'eau secondaires. Comme nous le quittons, le pasteur nous bénit.

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Des sorties faune en pinasse (petit bateau à moteur) sont prévues sur des bras de rivière. Nous verrons quelques hippopotames mafflus et somnolents, et les oiseaux incontournables du bassin du Congo : calaos à casque noir, touracos, jacanas. Ces derniers, surnommés « Jesus birds », se déplacent sur les nénuphars, donnant l'impression de marcher sur l'eau. Reste surtout à admirer le décor aquatique, l'eau comme une laque noire, les disques verts à fleur blanche des nénuphars, les troncs éléphantesques des fromagers (ou kapokiers). Les amateurs de faune africaine seront déçus s'ils pensent découvrir ici un nouvel Okavango. La forêt est si vaste, si profonde que la nature s'y cache aisément. Deuxième plus grand bassin fluvial du monde après celui de l'Amazone, le bassin du Congo représente 70% de la couverture végétale du continent africain. Quant à apercevoir le Mokélé-mbembé, ce dinosaure légendaire qui hanterait la région du lac Télé, à la façon d'un monstre du Loch Ness africain… La croisière s'abuse.

Sous les feuilles de raphia, l'esprit de la forêt

Danse kébé-kébé à Ngabé : les esprits entrent en transe. Stanislas Fautré pour «Le Figaro Magazine»

C'est du côté humain que notre « expédition » tient ses promesses. Et les dépasse. Tokou, un village peuplé des ethnies pygmées balouma et mbenzelé, n'est pas encore en vue qu'on entend déjà les chants et les tam-tams des habitants venus nous accueillir. Bientôt, une foule amassée sur la berge nous salue de tous ses bras, nous sourit de toutes ses dents. Nous accostons dans une joyeuse cohue, et nous voici entraînés à la lisière de la forêt où une fête est donnée. Les femmes, les hommes, les enfants chantent et dansent dans un cercle tournoyant au son des tambours. Les grands-mères édentées, la taille ceinte de raphia, chaloupent mieux que nos jeunesses, et les mères portant leur bébé sur le dos donneraient des tours de reins à une danseuse orientale. Menée par le chef du village, une assemblée d'hommes habillés de feuilles et de fougères surgit en chantant. Brandissant une sagaie, le chef du village crache de l'alcool sur un lit de feuilles afin de mettre le génie de la forêt, « l'edzengui », en de bonnes dispositions. Ce dernier entre en scène sous la forme d'une créature feuillue, ensevelie sous les tiges de raphia. Mû par une force imprévisible, il saute, tournoie, disparaît entre deux cases, puis revient en faisant fuir les villageois. Un grand malheur arriverait si on le touchait… L'esprit danse avec les vivants, mais aussi avec l'esprit des morts. On raconte que les hommes ont volé l'edzengui aux femmes. Les allées et venues du génie se succèdent, le tam-tam redouble d'énergie, la foule danse, danse, et danse encore bien après que nous sommes partis. Le voile du soir s'abat d'un coup, mais la fête continuera jusqu'au bout de la nuit.

Le paysage défile, inchangé, donnant l'impression de faire du sur-place. À l'avant du bateau, deux matelots réglés comme des métronomes sondent le fond à l'aide d'une perche graduée, chantant le résultat au capitaine. Il ne faudrait pas s'ensabler : qui viendrait nous aider ? Nous sommes le seul bateau voguant sur la Sangha, mis à part les pirogues effilées comme des gousses de vanille.

Sur le Congo, les «daka-daka» font le spectacle

Bac insolite sur la Sangha, avant les incroyables daka-daka du fleuve Congo. Stanislas Fautré pour «Le Figaro Magazine»

Au fil des kilomètres, la civilisation moderne apparaît timidement. Fondé par l'explorateur François Tréchot, l'ancien comptoir de Pikounda garde quelques vestiges fatigués de l'époque coloniale. De 1885 à son indépendance en 1958, l'actuelle République du Congo appartenait à l'Afrique-Équatoriale française. Les colons commerçaient avec les peuples indigènes, exploitaient l'huile de palme, convoyaient caoutchouc, bois et ivoire. Plus tard, Pikounda devint un grand centre de production de cacao. Époque révolue. Quelques planteurs récoltent encore des cabosses. Le village somnole sous ses toits de tôle, parmi les termitières aux allures de cathédrale de Gaudí. Qui est le chef ici ? Le sous-préfet par intérim, sanglé dans son uniforme bardé d'écussons et de médailles, ou le dignitaire trônant dans son fauteuil, une peau de genette à la main, une dent de panthère au cou ? Ce dernier est un sage fanfaron, un peu juge de paix, un peu conteur, un peu sorcier. On l'écoute débiter sous un cacaoyer une histoire farfelue où le surnaturel se drape d'humour. Non loin, des femmes attendrissent le manioc pour faire le foufou (purée). Émilienne Pascaline distille dans un alambic rudimentaire un alcool de maïs à décorner un gombo.

Pour fêter le passage de l'équateur, on s'offre au coucher du soleil une baignade dans la Sangha, tiède comme une caresse, avec au fond de soi l'ivresse de se fondre au cœur de l'Afrique. Le fleuve Congo n'est plus très loin. Peu à peu, la forêt desserre son emprise, les rives s'écartent. À Mossaka, nous y sommes ! Le Congo, qui dépasse les 10 kilomètres de largeur, joue le rôle de frontière avec la République démocratique du Congo (RDC), dont elle est l'artère vitale. Sur ses eaux terreuses bordées de marais, on découvre des embarcations de fortune, pétaradantes, où s'entassent des villages entiers. Oublions crocodiles et hippopotames. Le spectacle sur le fleuve est assuré par les daka-daka, baleinières aux airs de radeau de la Méduse, sur le point de sombrer à tout moment. Venues de Kisangani, aux confins de la RDC, d'immenses barges flottantes déplacées par des bateaux pousseurs transportent grumes, sacs de manioc, mousse à matelas, voitures. Au milieu de tout cela, les passagers campent, se lavent et cuisinent sous des tentes et des bâches. Et que dire des radeaux de bois qui dérivent durant des semaines, sans abri, ni lumière ni gouvernail, en attendant d'être démantelés à Kinshasa ou Brazzaville ?

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Une dernière fête nous attend à Ngabé, la veille de notre arrivée. Nous sommes en territoire téké, qui fut un royaume indépendant de celui du Congo et compte toujours une reine et un roi. Répondant à l'appel des tam-tams et au chant des femmes, les danseurs kébé-kébé surgissent, invisibles sous leur robe de raphia piquetée de plumes d'oiseaux, et tournent comme des toupies infatigables. Une marotte en tête de gorille ou de sorcier à l'œil crevé surmonte ces créatures endiablées. Les hommes, groupés en une mêlée suante, tapent des mains pour imprimer leur rythme par-dessus les trépidations du tam-tam. La transe n'est pas loin, même chez les voyageurs blancs de passage.

Le lendemain, Princess Ngalessa jette l'ancre sous le ciel laiteux de Brazzaville. Fin du voyage. Fin de l'aventure ? Pas pour Nicolas Ducret, dont les prochaines croisières essaieront de trouver leur rythme au sein de cette Afrique noire fascinante, encore secrète… et pas si facile à apprivoiser. 


Carnet de route

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Formalités

Pour entrer au Congo-Brazzaville, il est obligatoire d'avoir un visa délivré avant votre arrivée par l'ambassade du Congo à Paris (visa normal 55 €, visa express 110 €) et d'être vacciné contre la fièvre jaune (être en possession de son carnet de vaccination international).

Y aller

Air France  assure un vol quotidien entre Paris et Brazzaville. Compter 8h20 de trajet, 10h50 si l'avion fait étape à Kinshasa (RDC). À partir de 1000 € A/R.

Organiser son voyage

Avec Expéditions Ducret  (01.84.80.72. 21). Pionniers dans les croisières au cœur de la forêt du bassin du Congo, les Expéditions Ducret proposent la découverte d'une des forêts les moins connues du monde à bord d'un bateau de 28 passagers maximum.

Au programme : navigation sur le Congo et la Sangha, une remontée de plus de 1000 kilomètres suivant les pas des plus grands explorateurs, rencontre avec les peuples de la Sangha, rencontre immersive avec les autochtones (Pygmées), danses et célébrations tribales, visite des parcs du Tri-national de la Sangha et, pour ceux qui ne peuvent pas aller en Centrafrique, du Parc national Odzala. Guidage francophone et anglophone en petits groupes de 10 personnes pour ne pas perturber la vie sauvage. À partir de 6900 € par personne en pension complète. Le prix ne prend pas en compte les visas ni les vols internationaux. Extension possible à Pointe-Noire ou dans la réserve de gorilles de Lésio-Louna.

À lire

Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad.

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