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Le Star Flyer au mouillage devant le castello di Lipari. Bruno Mazodier pour «Le Figaro Magazine»

L’Italie vue de la mer : de la côte Amalfitaine à la Sicile, dolce vita en voilier

GRAND REPORTAGE - Découvrir les côtes amalfitaine et sicilienne, les volcaniques Éoliennes et les discrètes Pontines depuis la mer, dans le murmure de la brise, le plein soleil et le grand champ des étoiles. Un rêve pour les amoureux de la navigation à la voile qui se réalise à bord du Star Flyer, au large d’un littoral parmi les plus époustouflants du monde.

Par Jeanne Propeck et Bruno Mazodier, pour Le Figaro Magazine

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Pont Commodore, cabine 105. On passe la porte avec la même excitation qu’à l’instant où l’on a aperçu les quatre mâts du navire amarré au port de Civitavecchia, à une heure de Rome. Sorti du chantier de Gand en 1991, ce clipper moderne de 115 mètres, 4 ponts et 3365 m2 de voiles, pouvant accueillir 166 passagers, en a déjà parcouru des milles nautiques…

Et s’il assiste, année après année, à la naissance de nouvelles compagnies de croisières aux paquebots toujours plus imposants ou plus luxueux, lui continue de tracer sa route sans artifice, avec toute sa superbe authenticité, offrant l’occasion rare de vivre au plus près des éléments et au contact de l’équipage, officiers et matelots. Acajou verni, moquette bleu profond, banquettes capitonnées, hublots ronds et appliques en laiton, tableaux marines, piano laqué blanc et cloche de service à l’heure du dîner… Cet univers du yachting classique exhale un charme désuet avec lequel il va être si bon de voyager. À 22 heures, tout le monde est sur le pont. On lève l’ancre et on hisse les voiles direction l’île de Lipari, dans les Éoliennes, que l’on atteindra après une nuit et une journée en mer.

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Au petit matin, le Star Flyer vogue sur les eaux calmes de la mer Tyrrhénienne. Avant le mot de bienvenue du commandant Ante Basica, on s’aventure dans le navire, découvrant les ponts, les coursives, la bibliothèque de style édouardien, les petits salons à l’anglaise, la boutique, le Tropical Bar, place centrale de ce village flottant. On essaye de trouver les bons coins à l’extérieur : à bâbord pour regarder défiler la côte, à tribord pour se dissoudre dans l’horizon, à l’avant pour assister aux manœuvres, à l’arrière pour buller autour d’une des deux piscines d’eau de mer.

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Écheveaux de cordages

Tandis qu’on installe le buffet du petit déjeuner au restaurant, quelques passagers suivent un cours de gym douce sur le pont principal. Au sundeck, Oleg, le second capitaine, et les matelots règlent les voiles. Peu de vent ce matin. Des écheveaux de cordages et d’aussières parsèment le pont et la forêt de haubans quadrille un ciel azur.

Chacun est à sa tâche, sans un mot plus haut que l’autre. Concentration pour les marins, émerveillement pour les passagers qui, une tasse de café à la main, semblent sortir peu à peu de l’agitation terrestre et se caler dans un nouveau rythme. La moindre des choses serait d’acquérir un peu de vocabulaire, savoir nommer les voiles : trinquette, faux-foc, clinfoc, grand foc, foc d’artimon, misaine, hunier, perroquet, voile d’étai, brigantine… Mais la silhouette mauve des îles Pontines apparaissant à l’horizon a finalement raison de toute autre volonté que celle de s’abîmer dans pareil spectacle, plus jubilatoire encore allongé dans le filet de beaupré à la proue du navire… Cette journée en mer se termine par le baptême de la montée au mât jusqu’au nid-de-pie, harnaché à une échelle de corde, à 20 mètres au-dessus de la mer !

Îles aux décors cinématographiques

L’île de Capri. Bruno Mazodier pour «Le Figaro Magazine»

Les carrières blanchâtres de pierre ponce annoncent notre arrivée à Lipari, surmontée de sa citadelle où trônent, parmi les églises et le cloître bénédictin, la cathédrale baroque San Bartolomeo ainsi qu’un riche musée archéologique. Nous mouillons l’ancre devant Marina Corta : le débarquement se fera donc en tender. Les maisons pastel et les terrasses ensoleillées des petits cafés de ce port de poche offrent la première vision de carte postale de ces îles aux décors tellement cinématographiques – entre romance amère chez Rossellini (Stromboli), dolce vita inquiète chez Moretti (Journal intime) et humanisme poétique chez Radford et Troisi (Le Facteur). Peu d’endroits ont aussi bien représenté l’antichambre de l’enfer aux relents de soufre où l’âpre vie insulaire se déroule à la marge du monde, avant de se métamorphoser en paradis touristique préservé, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2000– ce qui a mis fin à l’activité minière à Lipari. Aujourd’hui, les pierres ponce, nées du refroi dissement de la roche en fusion, garnissent seulement les étals des échoppes à souvenirs parmi le corail rouge, l’obsidienne noire, les cannoli à la crème et les granités fruités. Sur la route bordée de figuiers de Barbarie menant au nord de l’île, Angelo a garé son camion. Il y vend le vin doux du terroir appelé malvasia, des sachets de câpres au sel et des cucunci marinés dans un vinaigre pimenté. On goûte ces friandises locales tout en embrassant des yeux les îles Alicudi, Filicudi, Salina, Panarea et Stromboli posées sur l’onde bleu dur.

En Italie et en Sicile, le bonheur est dans le vent

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De retour à bord, l’heure n’est pas à la rêverie mais au labeur : Igor enchaîne les expressos derrière le bar tandis que Marvin, assis à une énorme machine à coudre installée sur le pont, répare les voiles. Originaire du Honduras, naviguant depuis de longues années, celui-ci fabrique aussi à ses heures perdues des bracelets en cordelettes marines multicolores, qu’il écoule le soir dans son petit atelier au moment où les passagers, ivres d’étoiles, regagnent leur cabine. À la nuit tombée, on passe devant Stromboli. Les yeux sont fixés sur le cratère éructant à intervalles réguliers son magma incandescent. Quotidiennement actif, le monstre est cependant plutôt calme ce soir. On le laisse à ses ronflements pour admirer la grand-voile se déployer dans la nuit accompagnée par les notes et les chœurs commandés par Ridley Scott à Vangelis pour son film 1492 : Christophe Colomb.

Falaises vertigineuses

Les faraglioni de Capri. Bruno Mazodier pour «Le Figaro Magazine»
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Le programme déposé en cabine chaque soir annonce la prochaine escale. Aujourd’hui, c’est le nord-est de la Sicile qui nous attend. Étape du Grand Tour pour l’élite des siècles passés, le village perché de Taormina est désormais un repaire estival à la fois chic et très… démocratique. On quitte donc le navire amarré à Messine assez tôt en matinée pour profiter au mieux de cette charmante cité à 200 mètres au-dessus de la mer, l’Etna en toile de fond. Dans les ruelles et sur les places pavées bordant le Corso Umberto se succèdent églises et palais médiévaux, maisons aux balcons dégoulinant de fleurs et boutiques aux vitrines garnies de céramique chatoyante, de brioches glacées et de parfums aux agrumes.

Depuis les gradins du théâtre antique, les nuages blancs chapeautant le volcan se dissipent soudainement, dévoilant son haut cratère enneigé et fumant. Dans le bourg, la marée humaine monte en même temps que la température. Après un rafraîchissement dans les magnifiques jardins du Grand Hotel Timeo, il est temps de regagner le navire. Nous appareillons en soirée sous la bénédiction de la Madone s’élevant à la sortie du port.

Trois kilomètres seulement séparent la Sicile de la Calabre italienne mais de méchants courants contraires, dus à la rencontre des mers Ionienne et Tyrrhénienne, font du détroit de Messine un lieu redouté des navigateurs – déjà au temps d’Homère les monstres marins Charybde et Scylla rendirent la vie dure à Ulysse. Le commandant est à la barre entouré d’une quarantaine de passagers dans un silence de cathédrale. Nous nous éloignons du quai où est amarré le MSC World Europa, avec ses 8900 passagers, créature moderne autrement effrayante.

Les falaises vertigineuses de la côte amalfitaine défilent maintenant sous nos yeux, avec leurs villages étagés et leurs grandioses villas noyées de soleil plongeant dans la mer. Tandis qu’un groupe de passagers a choisi de découvrir le village de Ravello, un autre a opté pour Positano à bord d’une navette maritime locale. On longe donc cette côte légendaire par la mer plutôt que par la route panoramique SS163, manière de s’épargner quelques sueurs froides et d’admirer avec quelle audace certains bâtisseurs ont serti la roche de leurs fantasmes architecturaux, parmi les bougainvilliers, les citronniers et les vignes en terrasses. Ici, la couleur est reine.

Elle jaillit et s’incruste partout. Après les ruelles chaudes et ensoleillées de Positano, on s’aventure dans celles, secrètes et ombragées, de l’ancienne république maritime d’Amalfi. Un dédale de pas sages et d’escaliers emprunté par les habitants plus que par les touristes et menant de manière détournée à la magnifique et bouillonnante place de la cathédrale. Le jour tombe et le Star Flyer au mouillage allume ses feux. Ce soir, la vie est un spectacle. Un groupe folklorique nous convie même sur le pont pour danser la tarentelle. Mais tant d’images en un seul jour ont saturé la rétine. Buona notte.

Ultime appareillage

Le Star Flyer sous voiles. Bruno Mazodier pour «Le Figaro Magazine»
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4h30. Plus sommeil. On monte sur le pont avec un café. Le lieutenant fait son quart. La côte scintille. Le bateau file à quatre nœuds vers Sorrente et… Capri, cette « femme en bonnet rose »selon le poète Maïakovski. Depuis la Rome impériale, le pouvoir d’attraction de cette île ne faiblit pas et il faut, là encore, trouver ses « escaliers de service » pour ne pas trop subir l’affluence saisonnière. C’est à presque égale distance entre le ciel et la mer, à Anacapri, que l’on parvient à effleurer le paradis. Axel Munthe, médecin personnel de la reine Victoria de Suède et esthète passionné, a édifié là, au début du XXe siècle, sa villa San Michele et ses jardins à colonnades au bout desquels une chapelle, gardée par l’archange et un sphinx en granit rose égyptien, surplombe toute la baie de Naples. Vertige de beauté.

Loin de l’agitation de Capri, l’île de Ponza, notre dernière escale, affiche une sérénité à peine troublée par les visiteurs. Les pêcheurs déchargent leurs caisses de poissons sur le front de mer aux maisons couleur bonbons, plus loin les plages et les criques aux eaux cristallines des sinent cette image d’une Méditerranée douce et amicale avec laquelle on repart.

Il y a quelque chose d’émouvant dans cet ultime appareillage auquel on assiste tous ensemble sur le pont. Demain, chacun reprendra son chemin. Ante, notre joyeux commandant, ira bientôt se reposer dans les vignes croates de son père. Igor, tendre et ombrageux barman, retrouvera son asile moldave en attendant de pouvoir rentrer en Ukraine. Loin de leur Venezuela natal, les cousines Mayobre fileront vers les États-Unis, Boston pour la romancière Maria, Brooklyn pour Esperanza et ses œuvres d’or. La tonique masseuse Marie-Jeanne fera route vers les Philippines, l’affable cabinier Ipin versl’île de Célèbes, pour retrouver leurs familles respectives. La jeune Ilaria fera sa rentrée universitaire à Gênes tandis que sa flamboyante grand-mère Rita continuera de s’amuser en Égypte ou à Phuket. On se souviendra de ces visages autant que du Star Flyer, ce clipper unique auquel on s’est attaché. Les voiles se gonflent une dernière fois, joyeuse façon pour Éole de nous claquer la bise.


Carnet de route

Carte de la côte italienne. Le Figaro

Organiser son voyage

Kuoni  (01.55.87.80.54) propose la croisière «Amalfi & Sicile à bord du Royal Clipper» de 8 jours/7 nuits (Sorrente, Amalfi, Taormina, Syracuse, Lipari, Stromboli, Ponza/Palmarola) en pension complète, prochain départ le 27 septembre, à partir de 2865€ par personne, vols aller-retour Paris-Rome sur Transavia et transferts inclus. Le plus grand voilier de la compagnie Star Clippers(134 m, 5 mâts, 42 voiles) peut accueillir 227 passagers. Il dispose en plus un centre de remise de forme.

Naviguer

Star Clippers  (00.377.97.97.84.00). Depuis 35 ans, cette compagnie fondée par le Suédois Mikael Krafft crée des croisières dans la pure tradition nautique à bord de trois voiliers : les quatre-mâts Star Clipper et Star Flyer et le cinq-mâts Royal Clipper, en Méditerranée, en mer Rouge, dans les Caraïbes et en Amérique centrale. Ces bateaux sont des répliques des célèbres clippers, navires de commerce à voiles filant à vive allure, typiques du XIXe siècle, qui ont fait la renommée de la marine marchande américaine et anglaise. Marin passionné depuis l’enfance, Mikael Krafft a accompli son rêve de faire revivre un certain âge d’or de la navigation à la voile et, surtout, de la faire découvrir au plus grand nombre dans le confort et l’élégante décontraction propres au yachting. La convivialité et l’esprit de partage sont au cœur de ces croisières où les passagers sont invités à participer à certaines manœuvres, comme le lever de la grand-voile, et où les membres d’équipage troquent volontiers leur bleu de travail ou leur uniforme pour un costume de scène lors du « talent show » nocturne. Lors des escales, en dehors des diverses excursions proposées, kayaks, paddles, planches à voile et kits de plongée sont mis à disposition (quand les conditions le permettent). Pendant les journées en mer, on apprécie aussi les piscines d’eau de mer et le petit pavillon de toile pour les massages.

La salle à manger du Star Flyer. Bruno Mazodier pour «Le Figaro Magazine»

Prendre un verre avec vue panoramique

À Taormina

Via Teatro Greco, sur la terrasse ou dans les jardins du Grand Hotel Timeo  (00.39.0942.6270.200), un sunset spritz à base de rosé pétillant sicilien sur la terrasse ou dans les jardins, aménagés d’alcôves à l’ombre des oliviers, des cyprès et des citronniers, avec la mer et l’Etna en toile de fond.

À Positano

Le cocktail Golden Hour, inspiré du coucher de soleil devant les îles Galli, au Don’t Worry Bar du Sirenuse  (00.39.089.875.066), pour embrasser à 180° le village s’étageant sur la falaise, le dôme en tuiles vernissées de l’église byzantine Santa Maria Assunta et la mer à perte de vue. Situé via Cristoforo Colombo, 30, l’hôtel aux murs rouges emblématiques, ouvert en 1951, est la propriété de la famille Sersale depuis des générations. Une maison de famille en forme d’incontournable qui se confond avec l’histoire du village.

À Capri

En plus d’une collection d’art romain, étrusque et égyptien, et de jardins parmi les plus beaux d’Italie, la villa San Michele d’Axel Munthe  (00.39.081.837.1401), viale Axel Munthe, 34, à Anacapri, perchée à plus de 300 m au-dessus de la mer, invite à savourer un bon expresso ou un verre de vin local au charmant Billy’s Bar. Porté par la brise et le chant des oiseaux, le regard se perd dans l’infini de la mer.

Que rapporter

Dans son panier de retour, on n’oubliera pas quelques essentiels glanés au fil de l’eau : les câpres, les cucunci et la malvasia de Lipari, du limoncello, cette liqueur de citron signature de toute la côte amalfitaine, voire quelques assiettes ou tuiles de céramique artisanale colorée, de celle qui orne les maisons et les tables locales.

À Positano

Les vêtements et accessoires de Bottega di Brunella  qui, depuis 1965, confectionne ses lignes saisonnières en lin italien pour homme, femme et enfant. Une matière et des couleurs naturelles idéales pour les chaudes journées d’été. Trois adresses : viale Pasitea, 72 ; via dei Mulini, 24-26 ; via Cristoforo Colombo, 149. Compter environ 300€ pour une robe, 200€ pour un pantalon, un bermuda ou une chemise.

À Taormina

L’Agorà, galerie d'art et d'antiquités. Bruno Mazodier pour «Le Figaro Magazine»

La galerie d’art L’Agorà  (00.39.0942.23.091), Corso Umberto I, 133, de Loris Consoli est un havre de paix au cœur de la cité. On y trouve peintures anciennes et modernes, gravures et cartes, livres rares et objets précieux, estampes, photos et reproductions artisanales sur manuscrits, tous racontant l’histoire de la Sicile et de Taormina au fil des siècles.

À Capri

Des parfums d’exception à la boutique-laboratoire Carthusia , viale Parco Augusto, 2. Tout à côté des Jardins d’Auguste d’où l’on peut admirer également les fameux faraglioni émergeant de la mer, ce lieu au charme fou dévoile un univers de parfumerie hérité des moines chartreux du monastère Saint-Jacques voisin. La découverte, au XIVe siècle, des vertus odorantes du Garofilum silvestre caprese (l’œillet giroflée sauvage) allait donner le premier parfum de Capri. En 1948, on retrouva l’ancienne formule et, avec l’autorisation du pape, un chimiste piémontais créa ce petit laboratoire. Aujourd’hui, fleurs et fruits, herbes aromatiques et bois odorants, exclusivement locaux, sont soumis aux mêmes méthodes artisanales de fabrication et offrent aux femmes, aux hommes et à la maison, toute l’âme de Capri. À partir de 80€ l’eau de parfum (50 ml), 145€ le parfum (50 ml).

Lire

Clipperman. The Ships, the Guests, the Crew, the Sea, and Me, de Mikael Krafft. L’histoire d’un parcours personnel et d’une épopée, celle de la création de cette compagnie unique, devenue une success-story familiale. Disponible à bord.

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