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⇱ Sommeliers, grands vignerons, œnologues... Ces «gens du vin» racontent au Figaro leurs plus belles dégustations


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Ces personnalités du vin nous racontent leurs plus belles émotions. radiokafka / stock.adobe.com

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Sommeliers, grands vignerons, œnologues... Ces «gens du vin» racontent au Figaro leurs plus belles dégustations

Souvenirs de palais : 100 personnalités dévoilent leurs plus beaux souvenirs de vin

Politiques, écrivains, chefs cuisiniers, comédiens, artistes, sportifs, fins connaisseurs ou simples amateurs, ils nous racontent leurs plus grandes dégustations de vin.

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Troisième épisode de notre série sur les plus grands souvenirs de dégustation. Cette fois, rendez-vous avec ces personnalités qui incarnent justement le vin : sommeliers, vignerons, œnologues, dirigeants de maisons...

Par Stéphane Reynaud et Isabelle Spaak

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Gaëtan Lacoste, chef sommelier, La Réserve et - Le Gabriel Domaine Arretxea cuvée Grès 2021 (Irouléguy)

Je vais évoquer une de mes régions viticoles préférées, l’Andalousie, ses embruns iodés bordant les vignes de Sanlucar. La Manzanilla, breuvage finement oxydatif, signature du village côtier, offre un vin à la singularité rare et unique au monde. La Bodega Callejuela en est la plus belle expression avec l’immense cuvée Grès 2021 du domaine Arretxea. La famille Riouspeyrous trône en maître sur l’appellation. Iban et Téo, reprennent le flambeau depuis quelques années, avec autant de passion et d’amour pour leurs terres que leurs parents. C’est sans l’ombre d’un doute le domaine vers lequel je reviens chaque jour, celui qui me réconforte et qui, le temps d’un instant, me ramène au cœur de mes racines.

Marcel Guigal, propriétaire de la Maison Guigal - Romanée-Conti 1945 (Bourgogne)

Le 26 février 2003, au restaurant Le Taillevent, j’ai vécu l’un de mes plus grands souvenirs : la dégustation de cent millésimes de la Romanée-Conti. Nous n’étions que douze réunis autour d’Aubert de Villaine, l’orfèvre du domaine, et de ses flacons mythiques. Chaque vin exprimait la noblesse du temps et la magie du terroir et j’ai été particulièrement ému par la grande complexité et l’élégance intemporelle du mythique millésime 1945. Ce soir-là, j’ai mesuré avec admiration qu’un chef-d’œuvre naît de la patience, du respect de la nature, de sa typicité et de la fidélité à une histoire séculaire.

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Albéric Bichot, PDG d’Albert Bichot - Meursault premier cru Perrières blanc 2020 Domaine Michel Bouzereau (Bourgogne)

Début d’une soirée d’automne 2024. Au terme d’une longue randonnée, mon ami Jean-Baptiste Bouzereau, vigneron à Meursault, sort de son sac à dos une bouteille de meursault premier cru Perrières 2020. Un cadeau et une surprise inoubliable. Ce fut un moment magique et précieux sur un banc de la place de la basilique de Vézelay. Après avoir emprunté deux verres dignes de ce nom au restaurant le plus proche, nous avons pu savourer cette bouteille en toute simplicité. Au pied de la basilique, la pureté de ce grand vin raisonnait et vibrait avec l’architecture. Outre l’opulence de ce grand millésime, le vin révélait son terroir calcaire et caillouteux, ample et minéral. Le vin s’ouvrait peu à peu, déployait ses arômes de roche et de pierre à fusil, mêlés à ceux d’une corbeille de fruits blancs bien mûrs. La finale était un modèle de salinité puissante et salivante. Un moment et un souvenir quasi mystiques. Je repars dès demain !

Gérard Bertrand, vigneron - Romanée-Conti 1942 (Bourgogne)

Mon plus grand souvenir de dégustation ? Il me ramène en Bourgogne, face à un 1942 du domaine de la Romanée-Conti, partagé avec Aubert de Villaine. Millésime de femmes, il portait une force silencieuse et une énergie rare. À la dégustation, le temps semblait suspendu, la matière d’une finesse infinie. Plus qu’un grand vin, c’était une mémoire vivante. J’y ai ressenti la capacité unique du vin à transmettre un message multidimensionnel et à relier l’histoire des hommes à celle de la terre.

Benoist Simmat, auteur de la BD « L’Incroyable Histoire du vin » (Les Arènes) - Château Roumieu-Lacoste 1990 (Barsac-Sauternes)

Septembre 2001. Ambiance pesante post-attentats au JDD, où je suis jeune journaliste économie et finance. Pour «alléger» les pages, la rédaction m’expédie par le premier avion à Bordeaux («Simmat, t’es du Sud-Ouest, toi, non ? »). Sujet : Sauternes. Sur une vague recommandation locale, me voilà devant Hervé Dubourdieu, au château Roumieu-Lacoste, à Barsac. Blond, œil bleu pétillant, un peu intrigué, le personnage reçoit au coin du feu. C’est mon premier vigneron. «Première chose à savoir : les grands millésimes liquoreux sont souvent différents des grandes années rouges.» Immédiatement, il ouvre une bouteille de son sauternes 1990. C’est mon premier verre de vin en tant que professionnel. Cire d’abeille, abricot confit, curcuma. C’est ma première émotion bachique. J’admire la lumière rasante du soleil couchant traversant ce liquide vieil or. Ce sublime ne me quittera plus. Je rentre à Paris journaliste du vin.

Stéphane Derenoncourt, consultant et artisan vigneron au Domaine de L’A - Château Figeac 1971 (Saint-Émilion)

À la fin des années 1980, je devais avoir 25 ans et je commençais à travailler sérieusement dans le vin, mais je n’avais pas d’argent pour m’en acheter de grands. Mon patron d’alors, Paul Barre, du Château La Fleur Cailleau, à Fronsac, m’a invité à dîner avec des amis à lui. Ce jour-là, j’ai goûté un vin qui m’a bouleversé, un Figeac 1971. C’était peut-être le premier grand cru que je buvais, mais ce qui m’a percuté, c’est le nez, particulièrement floral, qui embaumait la rose. C’est là que je me suis dit que je voulais faire ce métier. Depuis ce jour, j’ai goûté d’autres très grands millésimes comme 1949 ou 1959 et je suis resté un grand amateur de Château Figeac. J’achète chaque année quelques bouteilles et j’ai de vieux millésimes dans ma cave.

Silvio Denz, propriétaire de Lalique - Château Lafaurie-Peyraguey 1920 (Sauternes)

Je pourrais parler des grands vins dans les meilleurs millésimes que j’ai eu la chance de goûter ces cinquante dernières années, mais il y en a un qui m’a touché particulièrement : un Château Lafaurie-Peyraguey 1920. Pour mes 60 ans, j’ai invité une soixantaine d’amis et j’ai demandé à Romain Iltis, le sommelier de la Villa Lalique, à Wingen-sur-Moder, d’ouvrir six bouteilles de ce sauternes dans des grands millésimes des années 1920. Et le 1920 m’a particulièrement touché à plusieurs titres : certes c’était pour mon anniversaire, mais surtout c’est le millésime de mon père, la date de construction de la Villa Lalique par René Lalique et un vin élaboré par une génération qui sortait de la Première Guerre mondiale. Le sauternes était exceptionnel, protégé par un bouchon d’une longueur impressionnante, un véritable nectar qui avait gardé de la fraîcheur et de l’intensité après plus d’un siècle. C’est une expérience qui m’a touché totalement.

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Augustin Belloy, propriétaire des châteaux Beauregard et Petit Village - Vérité La Muse 2012 (Napa Valley, Californie)

En 2016, je pars à la découverte de la Napa Valley (Californie) en compagnie de Vincent Priou, le directeur général du Château Beauregard, avec l’idée de, peut-être, acheter un domaine. Nous visitons plusieurs propriétés, pas forcément toutes à la vente, avant de pousser les portes du domaine Vérité, dans la Sonoma. Le vigneron Pierre Seillan nous reçoit comme des amis et nous fait déguster huit de ses vins, dans des millésimes différents, avec une progression dans la puissance. J’ai été frappé par la finesse des tanins, l’équilibre et la profondeur de La Muse 2012, composé essentiellement de merlot. Après les vins californiens forts et puissants, ce vin faisait écho à Beauregard et m’a presque semblé un modèle de complexité.

Anne le Naour, directrice générale de CA Grands Crus - Château Latour 1982 (Pauillac)

Un soir de Noël, chez mon oncle. Table pleine de promesses, généreuse et précise à la fois. Lui, brillant cuisinier, dirigeait alors l’un des plus beaux traiteurs parisiens et cela se voyait dans chaque détail. Rien n’était laissé au hasard, tout invitait à la fête. Après un très beau champagne, un Château Latour 1982 fut servi. À la première gorgée, quelque chose s’est déplacé en moi. La pièce était toujours là, les voix aussi, et, pourtant, j’étais ailleurs. Le vin ouvrait un espace plus vaste que la table, plus profond que le moment lui-même. Ce soir-là, j’ai compris que le vin pouvait être cela : un passage. Non pas seulement un goût, mais une manière d’habiter le temps autrement. Et je crois que c’est là, très simplement, que mon chemin s’est dessiné.

Alexandre Ma, critique et formateur chez Grapea & Co, à Shanghaï - Château d’Yquem 1924 (Sauternes)

Lors du centenaire du Vieux Château Certan, en 2024, la famille Thienpont a sorti une bouteille exceptionnelle, un Château d’Yquem. On dit que ce sauternes peut traverser un siècle sans faiblir, mais je n’en avais jamais fait l’expérience. Et pourtant, dès la première gorgée, le choc fut total. Le millésime 1924, qui n’est pas réputé pour avoir une concentration extrême en sucres, révèle avec le temps une élégance rare, presque aérienne. La bouche reste d’une grande clarté, dessinée avec une précision incroyable. Après cent ans d’attente, le vin fait preuve d’une vitalité presque incompréhensible avec des arômes de caramel, de fruits confits, de santal et de thé pu erh. Rien d’un vin fatigué ou déclinant, mais plutôt un vieux général aguerri, marqué par le temps, mais encore plein d’énergie et de vigueur. Cette dégustation m’a permis de ressentir, de manière intime et évidente, qu’un grand vin peut véritablement faire oublier l’existence du temps.

Thierry Bénitah, PDG de La Maison du Whisky - Riesling Clos Sainte-Hune 1990 de Pierre Trimbach (Alsace)

Je bois peu de vin, mais j’ai un souvenir d’un dîner au restaurant El Bulli, du chef Ferran Adrià, organisé il y a plus de vingt ans. J’étais dingue de gastronomie et j’avais l’habitude d’aller dans ce restaurant, aujourd’hui fermé. En 2003, nous étions à Vinexpo, à Bordeaux, et nous sommes partis directement pour Barcelone. Nous avions rendez-vous avec Mark Reynier, qui était alors propriétaire de Bruichladdich, à Islay, et qui arrivait directement d’Écosse en avion avec deux amis. Mark est un grand expert du vin et le créateur d’une chaîne de cavistes à Londres. Pour ce repas, il a choisi un vin d’Alsace, un riesling, le Clos Sainte-Hune de Pierre Trimbach 1990, en magnum. C’était incroyable ! Ce style de vin me plaît particulièrement parce qu’il me rappelle les whiskies tourbés d’Islay, avec son côté pétrolé. Je n’ai jamais oublié. Ni ce dîner ni ce vin.

Sonia Perrin, présidente de Château Lagrézette - Homo Felix 2012 (Mendoza, Argentine)

Je vais faire mentir Alfred de Musset, qui écrivit : «Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse», parce que goûter du vin, c’est tout sauf picoler. Le vin est une grande histoire d’amour, de savoir-faire, de patience, de partage, mais avant tout de rencontre. C’est en Argentine que j’ai fait la connaissance d’Homo Felix, ce pur malbec qui porte le nom merveilleux d’«homme heureux». J’ai retrouvé dans cette cuvée millésime 2012, élevée à 1 250 mètres d’altitude à Mendoza, la fougue, l’équilibre et la complexité d’un cépage rare. Une profonde robe rouge terracotta, des tanins sensuels, ronds et soyeux, d’élégantes notes boisées, un fabuleux arôme de fruits rouges mûrs, une bouche fraîche et directe. Ce vin m’a raconté une terre, un climat et l’intensité des femmes et des hommes qui soignent la vigne. Naturellement, Homo Felix m’a touchée, moi qui ai vu renaître les vignes de Château Lagrézette, près de Cahors, sur les côtes du Lot, terre multicentenaire du cépage malbec original.

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Véronique Drouhin, œnologue, Maison Joseph Drouhin - Egon Müller riesling Scharzhofberger Trockenbeerenauslese 1975 (Alsace)

À l’occasion de son mariage, Egon Müller, le célèbre vigneron mosellan, nous a invités à Gdansk, en Pologne, car Valeska Gräfin von Krockow, son épouse, est polonaise. Nous nous sommes retrouvés en plein hiver dans son château. Nous n’étions que très peu appartenant au monde du vin, seuls étaient aussi présents Pierre Trimbach et Éliane de Lencquesaing. J’ai été frappée par le riesling Scharzhofberger Trockenbeerenauslese 1975 qui a été servi. Le millésime de Valeska était enchanteur, d’une complexité et d’une persistance absolues, et l’émerveillement était total pour cette rareté produite seulement à quelques dizaines de bouteilles.

Laurence Berlemont, cofondatrice du Cabinet d’agronomie provençale - Château Lafite Rothschild premier cru classé (Pauillac)

En 1995, j’avais 22 ans, et j’étais stagiaire chez Lafite Rothschild. Régulièrement, les cadres de la propriété organisaient des dégustations sur le même millésime de Latour, Mouton ou Lafite pour voir comment les vins se comportaient sur une même année. Il restait toujours des fonds de bouteilles qu’ils nous laissaient et que nous nous faisions un plaisir de déguster durant les remontages en cave. Évidemment, nous faisions durer les bouteilles. Mais quand il n’y en avait plus assez, nous refaisions un flacon avec tous les fonds. Souvenir honteux mais incroyable d’avoir dégusté cette cuvée iconoclaste d’un assemblage de tous ces merveilleux châteaux dans un seul et même verre. Nous étions jeunes.

Jean-Luc Coupet, banquier du vin - Puligny-Montrachet premier cru Clos du Cailleret 2019, Domaine Jean Chartron (Bourgogne)

En Bourgogne, mes deux meilleurs souvenirs récents sont un puligny-montrachet premier cru Clos du Cailleret 2019 du domaine Jean Chartron, en magnum, et un monthelie (du temps d’Éric de Suremain) premier cru Sur la Velle 2017. Mais difficile peut-être de parler d’un ex-domaine. En champagne, mes derniers coups de cœur sont la cuvée Charles de Gaulle de Drappier, un vin superbe avec un très beau rapport qualité-prix. J’ai aussi été ému par un champagne atypique, plus ancien, en grand format : le champagne Jacquesson en magnum, cuvée 737 DT. C’est un dégorgement tardif. La base des raisins date de 2009, à la fois gourmande et racée. C’est peut-être ma préférence ultime.

Michel Reybier, entrepreneur, propriétaire des groupes Domaines Reybier et Michel Reybier Hospitality - Ribera del Duero Dominio de Pingus 1999 de Peter Sisseck (Espagne)

J’aurais pu vous parler de ma plus grande expérience de dégustation : un Cos d’Estournel 1870, mais j’ai choisi une version plus exotique - direction la Ribera del Duero. Début des années 2000, je rencontre Peter Sisseck, le propriétaire danois de Pingus, chez lui, au domaine. Nous passons des heures à parler de la naissance récente de Pingus (surnom que son oncle lui avait donné !), de son élaboration millimétrée, de l’exigence presque obsessionnelle qu’il met dans chaque détail. Nous sommes en pleine époque des vins de garage - concentration maximale, rendements minuscules, etc. Conversation brillante, dense, passionnante. Puis, nous partons déjeuner au restaurant. Et là, porté par l’enthousiasme de ces heures de discussion, je commande un Pingus 1999, devant Peter. Silence à table. Immense pression pour lui au vu du prix ambitieux à la carte, et pour moi aussi, finalement. Dès le premier verre, toute crainte s’efface. Le vin est immense, d’une intensité et d’une complexité saisissantes. Un souvenir inoubliable, à la hauteur de l’audace de ma commande…

Arnaud Orsel, intendant général de la Confrérie des chevaliers du Tastevin - Volnay Clos des Ducs Domaine Marquis d’Angerville 1920 (Bourgogne)

Le 4 octobre 2020, chez Guillaume d’Angerville avec Cédric Klapisch et des vignerons pour une dégustation exceptionnelle : un volnay Clos des Ducs 1920 du domaine d’Angerville un siècle jour pour jour après la date de la première vendange de ce millésime rare. Guillaume lit les notes du livre de cave, écrites de la main de son grand-père, puis verse délicatement le cru mythique. L’instant est suspendu. Chacun admire la robe du vin, d’une incroyable jeunesse. Le nez de roses fanées est précis et délicat. En bouche, il montre encore quelques tanins fondus et une très belle longueur. Au-delà de la dégustation, l’instant nous invite à un voyage à bord d’une capsule temporelle unique.

Jean-Robert Pitte, président de la Société de géographie - Trattoria «Da Emilia», Vino da Tavola (Sorrento, Italie)

Ma vie de géographe du vin et de la gastronomie m’a permis de boire sous tous les cieux des vins merveilleux de tous les millésimes et mes grands souvenirs sont liés à ceux que j’ai eu le privilège de déguster dans leur paysage de naissance, en compagnie des vignerons qui les avaient accouchés. Mais mes papilles frétillent quand je pense aux repas d’été pris sur le ponton de la Trattoria Da Emilia, dans la Marina Grande de Sorrente, bercé par le clapotis des flots du golfe de Naples face au Vésuve. C’est là que furent tournées en 1955 les plus belles scènes du film de Dino Risi Pane, amore e…, dans lequel Sophia Loren flamboie. Aujourd’hui, l’imposante et douce mamma Emilia a rejoint le ciel, mais on y mange toujours un incomparable fritto misto, des spaghettis alle vongole, une salade caprese aux tomates de San Marzano et des figues fraîches aux pistaches. Et surtout coule à flots le frais «vino» local des hauteurs de la Penisola Sorrentina, blanc et rouge. Il se marie d’amour avec le paysage et la cuisine et il est facturé… 10 euros le litre ! On boit sans soif et l’on poursuit par une sieste béate. Voir Naples et mourir !

Bernard Magrez, fondateur et PDG du groupe Bernard Magrez - Douro blanc Real Company Vinicola (Portugal)

À la fin des années 1960, je débutais sans pratiquement rien y connaître. Je me suis intéressé aux vins de Porto et visitais l’une des premières maisons d’alors, la Real Company Vinicola, à Vila Nova de Gaia. Mon premier contact, Manuel Da Silva Reis, avait débuté dans cette maison modeste en poussant les barriques. Grâce à sa puissance de travail, il en était devenu le patron propriétaire. Il m’a fait déguster un douro blanc sec de sa production. Je crois pouvoir dire que je n’avais encore jamais rencontré un homme de cette qualité. Il avait tout : le regard, l’attitude et, je le pense encore, il était exceptionnel. Vraisemblablement, tout cela a contribué à ce que je trouve son vin incomparable. En le dégustant, il me racontait l’histoire de sa vie. Depuis je m’interroge toujours : quand on goûte un vin, quelle est la part des qualités profondes de celui qui nous le sert sur la dégustation ?

Emmanuel Cruse, directeur général du château d’Issan - Château Latour 1964 (Pauillac)

À 17 ans, j’étais stagiaire chez John Avery, un grand marchand de vins de Bristol. À l’occasion d’un dîner avec des clients australiens, il m’entraîne dans sa cave à la recherche d’une bouteille pour l’occasion. C’était un véritable capharnaüm ! Il y avait des flacons dans tous les sens et on marchait littéralement dessus. J’aperçois un magnum posé entre deux étagères, dans un équilibre périlleux. John Avery tourne sa torche vers la bouteille et dit : « Très bon choix ! Prenons-la pour le dîner.» Il s’agissait d’un magnum de Château Latour 1964 et ce fut la première fois que je goûtai un premier grand cru classé. Ce dîner et cette bouteille m’ont marqué à jamais.

Alexis Leven-Mentzelopoulos, PDG de Château Margaux - Chartreuse jaune de Tarragone 1959 (Espagne)

J’ai très souvent été marqué par l’émotion que je ressens en dégustant de vieux Château Margaux, dont je suis profondément amoureux. Toutefois, un souvenir plus atypique m’a particulièrement marqué l’année dernière : le partage d’une Chartreuse jaune de Tarragone des années 1950, offerte par des collectionneurs brésiliens au château. Produite en Espagne après l’expulsion des Chartreux en 1903, selon la recette secrète aux 130 plantes, elle révèle des nuances uniques. C’était la première fois qu’un spiritueux me marquait à ce point, non seulement pour son histoire singulière, mais surtout pour sa profondeur aromatique et sa texture. Elle incarne une expérience rare, aujourd’hui presque introuvable.

Charles Philipponnat, président de Champagne Philipponnat - Beaune premier cru Les Grèves La Vigne de l’Enfant Jésus Bouchard Père et Fils 1969 (Bourgogne)

Au milieu des années 1980, je travaille chez Moët & Chandon. Pour un dîner avec de grands clients au château de Saran, il a été servi un Beaune premier cru Les Grèves La Vigne de l’Enfant Jésus 1969 de chez Bouchard. Ma première grande émotion de dégustation avec un bourgogne rouge. Pour la première fois, l’impression de plénitude, de bouquet et de corps, de velours caressant en bouche. Cela m’a ouvert les yeux sur ce que pouvait être un grand pinot noir. Je vois encore la bouteille et je ressens cet émerveillement en bouche quarante ans plus tard.

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Jean-Charles Cazes, directeur des vignobles JMC - Clos Sainte-Hune 2001 Domaine Trimbach (Alsace)

Le repas de Noël avec mes parents, une madeleine de Proust toujours accompagnée d’incontournables : saumon fumé d’Irlande de chez Cavistons et terrine de foie gras de Madame de Roualle, dans les Landes. Chaque année, le rituel était le même, et mon père ouvrait un Clos Sainte-Hune du domaine Trimbach. Les 2001 et 2007 ont été les derniers bus avec lui (disparu en 2023). Cette tradition se perpétue depuis plusieurs générations puisque les deux familles s’échangent chaque année quelques caisses de vin. C’est aussi un hommage à Pierre Trimbach, qui vient de disparaître tragiquement dans un accident de la route.

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