Microbiologiste, enseignant et écologue, le professeur du Muséum national d’histoire naturelle à Paris alerte sur la méconnaissance des interactions souterraines entre le système racinaire de la vigne et les champignons. Une symbiose menacée mais essentielle à la qualité du vin.
Les plates-bandes du Muséum d’histoire naturelle de Paris sont à la fête. Tulipes, pâquerettes, anémones et autres bulbes de printemps se sont mis sur leur trente-et-un. Normal. Les fleurs de toutes les couleurs célèbrent l’anniversaire de leur domaine, ce magnifique Jardin des plantes créé en 1626, sur ordre de Louis XIII. L’intention du roi de France et de Navarre ? Qu’y soient plantées «toutes sortes d’herbes et plantes médicinales, afin de servir à ceux qui en auront besoin, et spécialement à l’instruction des écoliers de ladite université de médecine». Rencontrer le biologiste et écologue Marc-André Selosse dans ce lieu si vivant tombait sous le sens. Cravate jaune soleil, costume trois pièces vert d’eau, chaîne de montre qui dépasse de son gilet, l’universitaire aux allures de professeur Tournesol est une figure incontournable du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Chargé de cours à l’ENS, à Sciences Po et à HEC, professeur aux universités de Gdansk et de Kunming, une sommité. Son domaine ? Les symbioses mycorhiziennes. C’est-à-dire l’interaction entre les radicelles souterraines des champignons et les racines des végétaux – telles les vignes –, afin de puiser l’un chez l’autre des éléments nutritifs indispensables à leur bon développement mutuel. Un champ d’études qui l’a conduit à devenir un ardent vulgarisateur des richesses contenues sous nos pieds. Car ce formidable réservoir de biodiversité souterraine est un «puits de carbone méconnu contre l’effet de serre… si les méthodes agricoles la favorisent», écrit-il dans son dernier libelle De la biodiversité comme un humanisme (Seuil). Qui dit monde agricole dit viticulture. Car quel autre produit issu de l’agriculture célèbre le terroir à ce point ? Entretien sans a priori avec un passionné du sol, de la vigne et du vin.
MARC-ANDRÉ SELOSSE -. Je veux dire par là que, dans la magnification du terroir, le sol est une icône mythifiée. Par exemple, certains cépages sont réputés adaptés au sol de régions spécifiques mais, comme ils sont greffés, cela fait plus d’un siècle qu’ils ne touchent plus la terre. Nous mythifions les sols, sans prendre le temps de soulever le capot pour voir ce qu’il se passe en dessous. Le sol, c’est la belle endormie des vignobles. Si vous achetez une betterave, vous vous en fichez du sol. Tandis que pour le vin, il est essentiel. On le sait. Mais on le sait de façon «somnambulique». À l’image d’un somnambule qui marche endormi, le sol est là sans être là.
Comment expliquer ce désintérêt pour le sol ?
Sans doute parce que nous sommes des êtres de la surface. Donc, cognitivement, on ne va pas aisément en dessous. Mais aussi parce que le sol n’est pas transparent. Difficile de voir à l’œil nu ce qu’il s’y passe : les feuillets d’argile, les colloïdes sont des particules de deux millièmes de millimètres. Les bactéries, un millième de millimètre de diamètre, et dix millièmes de millimètres pour le filament du champignon. Alors, même si on pouvait voir à travers, on ne verrait rien. Pourtant, on sait que, notamment dans les vignobles, les sols souffrent extrêmement.
Les sols souffrent ? Mais comment le sait-on ?
Notamment grâce aux inventaires réalisés par l’Institut national de recherche agronomique (Inrae) à Dijon et les travaux qu’y réalise sur l’écologie microbienne des sols Lionel Ranjard. Il a supervisé l’Atlas français des bactéries du sol (Biotope-MNHN), que j’ai préfacé, et un Atlas français des champignons du sol. On constate que les sols les plus abîmés, sont ceux des vergers et des vignes. Ce sont les sols agricoles les plus soumis aux actions humaines. En 2024, la vigne représentait 3 % de la surface agricole utile (SAU) nationale. Et entre 18 et 20 % des intrants. C’est énorme et ce n’est pas très sain. Leur impact est encore plus aggravant que le climat ou les labours.
S’il n’y a plus de végétation, l’érosion s’accélère. Les conséquences sont dramatiques.
Marc-André Selosse
Les produits phytosanitaires sont pourtant censés soigner la vigne. Quelles conséquences ont-ils sur la terre viticole ?
Les intrants sont de deux types. Ce sont en grande partie des antifongiques, car la vigne est très sensible aux maladies, entre autres au mildiou et à l’oïdium. Mais il y a aussi d’autres pesticides. Selon un article publié en janvier dernier dans la revue scientifique Nature, la chimie d’un sol en Europe est déterminée par deux facteurs. En premier, la roche sous-jacente. En second, les pesticides. Ces derniers affectent énormément les champignons mycorhiziens, que mon équipe étudie. En symbiose avec les racines du végétal, ces champignons sont, en quelque sorte, ceux qui font les courses (eau et éléments minéraux du sol, NDLR) pour la plante, en échange d’un peu de sucre. Mais ils ont aussi un effet protecteur contre les maladies. Leur protection agit prioritairement au niveau racinaire mais s’étend à tout le fonctionnement de la vigne, jusqu’aux feuilles.
La destruction de ces champignons mycorhiziens par les pesticides prive donc la vigne d’un effet nutritionnel et protecteur ?
Absolument. Et ces champignons exercent aussi un autre rôle qui témoigne de leur fonction dans la notion de terroir vivant. En cultivant le même cépage en présence de différentes sortes de champignons mycorhiziens, la teneur en tanins est modifiée dans les moûts. Notamment, la quercétine, ce composé antioxydant et aromatique qui colore les vins. L’influence de ces champignons va donc très loin.
Donc, se référer au terroir viticole signifie aussi prendre en compte les champignons qui se trouvent dans le sol ?
Oui, les champignons mycorhiziens font partie du terroir. Cela ne veut pas dire que nous puissions en introduire pour changer les vins. Mais on sait qu’ils déterminent le résultat final. La chute de leur abondance et de leur diversité dues aux pesticides n’est donc pas sans conséquences sur la typicité des vins. Pour autant, les pesticides ne sont pas le seul danger pour le système mycorhizien.
Dans la vigne, le labour est pratiqué sur l’inter-rang. Bien sûr, il désherbe car il déchire les racines mais il détruit aussi les champignons et impacte fortement la vie animale. La vie du sol en est altérée et il n’est plus capable de remplir ses fonctions. Les bactéries sont affectées également. Car celles qui survivent au labour respirent plus vite, donc détruisent plus vite la matière organique, qui ne joue plus son rôle dans la rétention d’eau. Ni sa fonction de «colle» pour le sol. S’il n’y a plus de végétation, l’érosion s’accélère. Les conséquences sont dramatiques. Car les vignes sont souvent plantées sur des terres en pente. À force de labourer, des rigoles se creusent dans le sens de la pente. À la Romanée Conti, le sol a dû être remonté à plusieurs reprises. Autre conséquence : en appuyant sur la charrue, le sol se tasse, créant une semelle de labour en profondeur empêchant l’eau de pénétrer. Les réserves hydriques chutent, les racines ne sont plus hydratées.
Mais le labour existe depuis des millénaires. Et la vigne est réputée aller chercher l’eau très profondément.
Le vrai problème, c’est que nos sols labourés s’érodent dix fois plus vite qu’ils ne se forment. À la fin, il ne reste plus que de la roche, comme en région méditerranéenne. Effectivement, la vigne peut aller très profond, parfois jusqu’à dix mètres. Bien plus profondément que l’épaisseur du sol. Mais si la semelle de labour est trop épaisse, l’eau ne rentre plus. Et si vous cumulez érosion, pesticides, absence de matières organiques (fumier) remplacées par des engrais minéraux, les sols ne remplissent plus leur fonction et se meurent petit à petit.
Les sols peuvent-ils mourir ?
Par érosion, ils peuvent «disparaître», oui. Mais surtout, ils s’assèchent. Une catastrophe dans les conditions climatiques actuelles.
Il faudrait donc labourer le moins possible, ramener de la matière organique, arrêter les pesticides et…
… Enherber. C’est quand même la façon la plus simple de gérer le sol. L’enherbement permet de lutter contre l’érosion, de fracturer le sol, de creuser de petits canaux pour faire rentrer l’eau, mais aussi dépose, en mourant, cette matière organique qui stocke l’eau et du carbone, dont le sol est un formidable réservoir (deux fois plus de carbone que dans l’atmosphère, NDLR). De plus si, vous plantez des légumineuses, elles fixent l’azote, pompent du phosphate et, du potassium. Des éléments qui se libèrent dans le sol en se décomposant. Certaines légumineuses – luzerne, sainfoin – qui agissent comme répulsifs de nématodes, dont les xiphinemas, vecteurs de la maladie du court-noué. Un virus qui attaque par les racines. Un couvert, ça s’entretient. Et l’enherbement fonctionne mieux sur des jeunes vignes qui apprennent, dès le départ, à gérer la compétition pour pousser leurs racines d’elles-mêmes plus profondément.
Vous évoquez d’autres pistes. Entre autres, les cépages ResDur (pour résistances durables), mis au point par l’Inra, et les porte-greffes. Mais de quelle façon peuvent-ils agir au maintien de la vie dans les sols viticoles ?
Plus résistants que les cépages historiques, les ResDur répondent évidemment mieux aux enjeux du réchauffement climatique, mais aussi aux problématiques sanitaires. Bien sûr, on ne fera pas de vignes sans pesticides, même le bio en utilise. Mais il faut les réduire le plus possible. Les ResDur permettent de diminuer de six à huit fois les pesticides, donc d’autant le passage des engins, qui tassent le sol. Quant aux porte-greffes, nous n’en utilisons qu’une dizaine actuellement, contre trente à notre disposition. De nouveaux porte-greffes pourraient s’adapter à la sécheresse. En jouant sur l’absorption du potassium (moins vous avez de potassium, plus vous avez d’ions H +), l’acidité des moûts pourrait augmenter, alors qu’ils chutent avec le réchauffement climatique. Donc, en jouant sur le porte-greffe sans nécessairement changer le cépage, vous pouvez remonter cette acidité des moûts. N’oublions pas tout le travail effectué par le porte-greffe, sans qu’on en parle.
Le porte-greffe, ce méconnu ? De même le sol, essentiel à la qualité d’un vin mais encore trop souvent peu considéré ?
Regardons les choses en face. Le sol est un mal-aimé. Pas au sens où on ne l’aime pas mais au sens où on l’aime de travers. Il va de plus en plus mal et depuis longtemps. Pour toutes les raisons évoquées, climatiques et phytosanitaires, il est nécessaire de faire évoluer les pratiques. Tout en maintenant la qualité du vin. Des solutions existent, notamment grâce à ce qui se passe sous la surface. Les gestes agricoles que je critique étaient adaptés à une certaine période. Nos ancêtres n’étaient pas fous. Ils ont fait du bon travail, mais nos connaissances sur le sol ont explosé. À nous d’en tirer les conséquences. Peut-être que dans cinquante ans, ce que je vous dis paraîtra obsolète. Mais je crois au génie vigneron, à sa souplesse. Il a su dépasser toutes les crises pour se réinventer. Ce n’est pas parce qu’on a construit Notre-Dame qu’on n’a pas imaginé la tour Eiffel.
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