Bulgari, virtuose de la couleur depuis plus d’un siècle
Depuis plus d’un siècle, la griffe italienne ose d’audacieuses harmonies dans ses collections de haute joaillerie. Un savoir-faire mis en lumière dans une expo à Tokyo.
Passer la publicité Passer la publicitéUn rapide coup d’œil sur la vitrine suffit pour identifier le joaillier qui a créé ce collier en 1991. Le vert des émeraudes se marie au violet des améthystes et au brun orangé des citrines. A priori, la combinaison chromatique de ces trois pierres n’est pas simple mais Bulgari la maîtrise parfaitement. Les ingrédients de la recette ? Le sens des nuances et le souci du détail. Les gemmes sont chargées de lumière, quitte à offrir un coloris un peu plus clair que la norme classique. Leur taille en cabochon renforce leur apparence veloutée, et tous les volumes sont arrondis.
Ce bijou et 349 autres sont présentés au Centre national des arts de Tokyo jusqu’au 15 décembre. L’exposition Kaleidos rend hommage à cet art de la couleur, qui est l’un des piliers de l’identité du joaillier romain. La démonstration est encore plus évidente sur une chaîne sautoir imaginée en 1969 autour d’une grosse émeraude de 129 carats. Elle résume toutes les audaces chromatiques de Bulgari. Chaque maillon est pavé d’une pierre différente : turquoises, émeraudes, améthystes, citrines, rubis… Et toutes ces nuances cohabitent dans une remarquable harmonie.
Passer la publicitéBulgari, virtuose de la couleur
Cette maîtrise de la couleur remonte aux origines. Giorgio Bulgari, le fils du fondateur de la maison, était déjà un virtuose : «Mon père était un maître dans l’art d’assortir les couleurs, déclarait Paolo Bulgari il y a quelques années. C’est quelque chose que j’ai vraiment appris de lui. Il a initié une forme de révolution après la Seconde Guerre mondiale en commençant à utiliser des tonalités très différentes dans les bijoux qu’il créait. Avant cette époque, ses créations étaient beaucoup plus classiques.»
Certes, la couleur est déjà présente dans les joyaux de Bulgari dès les années 1930, mais son usage est plus prudent, souvent limité à une seule teinte. Rubis pour le rouge, vert pour les émeraudes et bleu pour les saphirs. Parfois, Giorgio Bulgari s’offre une incursion dans un univers un peu plus fantaisiste. En témoigne ce bracelet de citrines daté de 1940 qui explore plusieurs tonalités d’orange. La ligne monochrome de Bulgari, d’une élégance absolue, se poursuit aujourd’hui encore. Elle est à l’origine de certaines des plus grandes créations de la maison, comme le collier Seven Wonders, immortalisé sur un célèbre portrait de Monica Vitti. Il est serti de sept énormes émeraudes d’un beau vert pelouse anglaise. Ce joyau est le frère aîné du collier d’émeraudes et de diamants offert dans les années 1960 à Elizabeth Taylor par son époux d’alors, Richard Burton.
Paolo BulgariMon père était un maître dans l’art d’assortir les couleurs. C’est quelque chose que j’ai vraiment appris de lui
Selon Paolo Bulgari, l’étincelle qui pousse son père, Giorgio, à aller encore plus loin dans l’exploration de la couleur est liée à l’Inde et aux changements politiques que connaît le monde dans les années 1950. «Mon père se rendait à Paris une fois par mois. Le marché des pierres précieuses était alors en France. Chaque fois que nous arrivions, des douzaines de marchands, dont beaucoup étaient indiens, nous apportaient des centaines de pierres. Nombre d’entre elles provenaient des maharajas qui commençaient à vendre leurs trésors. La manière dont mon père envisageait la joaillerie a alors légèrement changé.» À cette époque, Bulgari pose les bases d’un style italien très joyeux avec des clips, des colliers et des bracelets sertis de cabochons de rubis, de saphirs, d’émeraudes, de turquoises et d’améthystes.
Une affaire de famille
Cet œil d’expert de Giorgio Bulgari s’est transmis de génération en génération. Lucia Silvestri, l’actuelle directrice artistique de la maison, a perfectionné cet art pendant des décennies, en observant Paolo et Nicola Bulgari, qui eux-mêmes suivaient les traces de leur père. Dans son bureau, à Rome, trône une immense table blanche sur laquelle sont disposées des plaquettes de cire presque transparentes. À droite et à gauche s’entassent des boîtes renfermant les pierres qu’elle achète elle-même tous les ans à New York, à Tucson (Arizona), à Jaipur (Inde), au Sri Lanka ou à Genève (Suisse).
Bulgari célèbre les fêtes de fin d'année
Pendant des heures, elle compose d’étonnants bouquets en les faisant jouer dans la lumière des fenêtres qui surplombent le Tibre. Les couchers de soleil dans le bureau de Lucia Silvestri comptent parmi les plus beaux du monde. Ils sont parsemés de pierres précieuses. Parfois, tout comme Paolo et Giorgio Bulgari avant elle, elle donne un coup de pouce à la couleur. «Il y a quelques années, se souvient-elle, un marchand indien m’a proposé cinq énormes perles d’émeraude. Elles étaient un peu sombres. Je lui ai suggéré de couper chaque pierre en deux afin de les éclaircir. Quelques mois plus tard, il m’a présenté une série d’émeraudes cabochons d’une couleur extraordinaire. C’étaient les fameuses perles ! En soulignant le vert des pierres avec des diamants et des cabochons de rubellites rouges, j’ai imaginé un bracelet qui est une pièce dont je suis extrêmement fière.» La propriétaire de ce bracelet a accepté de le prêter pour l’exposition de Tokyo. C’est donc une occasion très rare de le contempler.
Passer la publicité«Coup de pinceau»
Et la légende de la couleur se poursuit chez Bulgari. La dernière collection de haute joaillerie, présentée à Taormina, en Sicile, au mois de juin, proposait plusieurs centaines de pièces très colorées rassemblées sous le nom de Polychroma. Sur un collier aux allures de bonbon, un spinelle pourpre du Tadjikistan, d’un poids de 131 carats, était entouré de tourmalines roses et vertes. Sur un autre, une étonnante collection de pierres laiteuses s’étalait sur trois rangs de tourmalines roses, de calcédoines bleues et d’améthystes mauves. Gislain Aucremanne, directeur du patrimoine de la maison, résume cet art en une phrase : «Chez Bulgari, chaque pierre est un coup de pinceau.»
