Richard Gere et Giorgio Armani, le tombeur hollywoodien et le maestro du costume italien
DUOS LÉGENDAIRES 5/5 - Depuis les débuts du cinéma, mode et septième art se sont toujours entrelacés donnant naissance à des affinités électives et des passions exclusives entre créateurs et stars du grand écran. Aujourd’hui, pleins feux sur la collaboration stylistique devenue mythique entre Richard Gere et Giorgio Armani.
Passer la publicité Passer la publicitéLa scène est culte : Richard Gere alias Julian Kay, chantonne devant son placard rempli de costards, ouvre ses tiroirs et choisit tous ses vêtements en dansant. Nous sommes en 1980 et American Gigolo de Paul Schrader sort sur les écrans. Le pitch ? À Los Angeles, un gigolo affronte une terrible accusation de meurtre avant de s’apercevoir qu’il est, en fait, tombé dans un piège diabolique. Mais l’histoire retiendra deux choses. La première : Richard Gere, alors âgé de 30 ans, crève littéralement l’écran, accède au rang de star internationale et gagne le statut de sex-symbol masculin (une étiquette que l’acteur passera sa vie à réfuter menaçant même de procès ceux qui le qualifiait ainsi). La seconde : le vestiaire de son personnage, signé par Giorgio Armani, deviendra aussi iconique que le film, instituant un nouveau regard sur la mode homme. Plus souples, plus légers, les costumes de Julian Kay, vont, non seulement avoir un impact décisif sur la reconnaissance de la marque Giorgio Armani, lancée en 1975, mais aussi sur l’image traditionnelle masculine stéréotypée dans ses vestes engoncées.
Un vestiaire devenu iconique
« Ma collaboration dans American Gigolo marque une étape fondamentale de ma carrière, racontera Giorgio Armani. Dans le film, les pièces de ma collection sont devenues, je dirais, des co-stars. À tel point que je me demandais si Paul Schrader ne courait pas un risque en donnant à la garde-robe de Richard Gere, alors jeune et à demi inconnu, une importance similaire. Pour moi, cela s’est avéré une occasion unique et une expérience inoubliable. » Le film s’ouvre sur Julian Kay, en chemise blanche finement rayée, cravate rouge à pois, veste beige portée comme un châle, filant dans une décapotable, sur le tube Call Me de Blondie.
Quand il n’est pas en pantalon à pinces, Julian Kay porte aussi des jeans, des chemises roulottées, des santiags et des lunettes aux verres fumés. À l’aise dans tout ce qu’il arbore, d’une sensualité à tomber. À ses côtés, la belle et très sophistiquée Michelle Stratton alias Lauren Hutton, en trench léger comme un déshabillé (la seule pièce signée Giorgio Armani pour elle) et pochette rouge en cuir tressé (Bottega Veneta). L’actrice mannequin deviendra une icône de la mode, incarnation du versant chic de l’Amérique.
Nouveau regard sur la mode masculine
Les choix vestimentaires du personnage de Gere sont, eux, d’inspiration italienne classique mais les vestes sont déconstruites, déstructurées, assouplies, une innovation dans la confection sur mesure de la mode masculine. Et puis, un fait qui peut paraître futile mais qui ne l’est pas tant que ça : c’est Julian Kay qui choisit et assemble ses tenues dans le film. « Rappelons qu’avant les années 1980, plus de la moitié des hommes achetaient leurs vêtements avec leurs épouses, s’amuse Olivier Saillard, historien de la mode et directeur artistique de la maison J.M. Weston ainsi que de la Fondation Azzedine Alaïa. Ce sont elles qui décidaient de leurs chemises et de leurs vestons. Après 1980, et de manière croissante, la mode masculine va s’émanciper. Giorgio Armani est le premier exemple de réussite dans ce secteur, avec une influence majeure sur le costume, qu’il allège considérablement.»
En 2025, Richard Gere, dans une interview réalisée par GQ sur Youtube, raconte avec amusement sa séquence culte dans American Gigolo : « Vous savez, il y a cette scène où je chante cette chanson, The Love I Saw In You Was Just A Mirage et je choisis des vêtements en dansant dans la pièce comme une petite fille, (rires). J’ai dit : “Paul (le réalisateur, NDLR), tu veux vraiment faire ça comme ça ?” Il a dit : “Oui, fais-le.” Donc, j’ai commencé à danser et chanter, à choisir des vêtements. Et c’était vraiment nouveau. Un gars se préoccupant de savoir si “cette cravate va avec cette chemise”, “cette chemise va avec ce pantalon de cette couleur”... C’est à cette époque que les hommes ont commencé à s’intéresser à ce genre de chose».
American Gigolo va marquer une vraie cassure entre le style caractérisé par un traditionalisme empreint d’une certaine rigidité et une manière plus informelle de s’habiller. «Les vêtements peuvent être un vecteur de changement social, et la mode un outil de liberté d’expression. Cela crée une émancipation, et pas uniquement pour les femmes, confiait Giorgio Armani à Madame Figaro en 2013. Donner à l’homme une garde-robe plus souple, ce que j’ai fait, contribua à le libérer de l’apparence stricte et stéréotypée de son rôle. C’était une petite révolution qui répondait à un besoin social qui se répandait – un besoin de changer de goût et de style qui impliquait à la fois les hommes et les femmes.»
Los Angeles made in Italy
On l’aura compris, l’implication de Giorgio Armani dans American Gigolo va bien au-delà du simple placement de produit. Pour raconter le personnage de Julian Kay évoluant dans le L.A. chic des années 1980, il fallait une ambiance et une garde-robe décontractée et un peu borderline. Pour ce faire, Paul Schrader s’est inspiré de l’Italie. «Cela devait ressembler à un film de Bertolucci», expliquera Richard Gere. Le réalisateur fera donc appel à Ferdinando dit «Nando» Scarfiotti, le roi italien du décor de cinéma (Le Dernier Empereur ou Mort à Venise, c’est lui!) pour éclairer Los Angeles d’un jour nouveau. Et pour habiller Richard Gere, il se tournera vers l’une des étoiles montantes de l’Italie : Giorgio Armani.
Pourquoi lui ? Giorgio Armani a souvent raconté la genèse de cette première collaboration au cinéma. C’est John Travolta qui devait initialement tenir le rôle principal et son agent a suggéré son nom pour habiller ce dernier. L’équipe de Paul Schrader se rend alors à Milan au moment même où Giorgio Armani s’apprête justement à lancer une ligne de prêt-à-porter internationale. Le film tombait donc parfaitement en phase avec ses projets. La suite ? John Travolta se désiste au dernier moment, Richard Gere le remplace mais Schrader conserve tous les vêtements Armani pour son tournage. Il ne restait plus qu’à les faire retoucher.
Samuel Drira, styliste et cofondateur du magazine Encens.Il y a une forme de facilité et de nonchalance dans tout ce que porte Richard Gere dans American Gigolo
«Dans l’histoire de la mode, America Gigolo est l’un des rares films où le nom d’un acteur est autant associé à celui d’un designer, analyse Samuel Drira, styliste et cofondateur du Magazine Encens. Richard Gere et Giorgio Armani y sont totalement en symbiose. On mesure encore aujourd’hui à quel point ce vestiaire a eu un impact sur le porté masculin. Quand vous regardez les costumes des hommes de cette époque, ils sont le plus souvent rigoureux, fermés avec six boutons. Dans American Gigolo, les vestes de Julian Kay n’ont qu’un seul bouton, elles sont ouvertes, révélant tout ce qu’il y a en dessous, les poches sont abaissées, les tissus un peu patinés, les couleurs coordonnées ou dépareillées...il y a une forme de facilité et de nonchalance dans tout ce que porte Richard Gere, entraînant parallèlement une nouvelle gestuelle, plus casual, plus cool et parfois empruntée comme celle des femmes, donc plus sensuelle».
La légende en marche
Le film lancera non seulement la carrière de Richard Gere à Hollywood mais aussi celle de Giorgio Armani aux États-Unis. Dans Per Amore, son autobiographie, ce dernier raconte comment cette séquence presque fétichiste, dans laquelle Richard Gere choisit quoi porter dans un placard rempli de ses créations, a été plus percutante et efficace qu’une série complète de publicités. «Elle a créé, à un niveau international, la légende d’Armani, écrit-il, et marqué le début d’une histoire qui dure jusqu’à aujourd’hui, et grâce à cela, j’ai pu rencontrer des cinéastes de la trempe de Martin Scorsese (qui a également réalisé un film sur moi intitulé Made in Milan), Brian De Palma, Bernardo Bertolucci, Giuseppe Tornatore et Paolo Sorrentino, pour n’en nommer que quelques-uns.»
Introduit dans la cité des Anges grâce à American Gigolo, Giorgio Armani, cinéphile depuis sa plus tendre enfance et fervent admirateur de l’âge d’or d’ Hollywood, deviendra non seulement le couturier préféré des célébrités sur tapis rouge mais aussi l’un des costume designers les plus demandés du cinéma international. «Personne n’aurait pu imaginer le succès que le film allait rencontrer. Cela a effectivement laissé une empreinte dans les années 80, devenant un important support pour mes créations. Cela m’a également aidé à me faire connaître aux États-Unis d’où nombre de demandes ont découlé par la suite», expliquera-t-il.
Hollywood stories
Les demandes ? On compte jusqu’à sa disparition en 2025 plus de 250 films crédités «wardrobe» ou «selected wardrobe» by Giorgio Armani. «Comme tous les enfants, j’avais des rêves. Et les miens se projetaient notamment dans les films hollywoodiens que j’allais voir au cinéma avec ma famille. Je peux dire que mon rêve d’enfant s’est réalisé lorsque j’ai commencé à collaborer avec les plus grands réalisateurs et acteurs du monde entier, sur le tournage de films merveilleux poursuit-il dans Madame Figaro en 2021. De American Gigolo, en 1980, en passant par Les Incorruptibles et Le Loup de Wall Street, jusqu’à Y a-t-il un flic pour sauver le monde sorti en 2025, la liste de ses collaborations avec le septième art donne le tournis.
Mais d’American Gigolo, ce film fondateur, il restera aussi une autre histoire: celle de la profonde amitié qui liera par la suite le créateur italien et l’acteur américain. « Nous avons souvent travaillé ensemble depuis American Gigolo, dira Giorgio Armani et j’ai toujours admiré la façon dont Richard incarne ses rôles. C’est un acteur très talentueux et profondément charmant ; mais c’est avant tout un homme d’une grande profondeur et d’un grand engagement, et je suis fier de notre amitié. »
En 1992, le grand couturier au chic minimaliste habillera aussi Richard Gere dans le thriller érotique Sang chaud pour meurtre de sang-froid (Phil Joanou). Leur collaboration stylistique et cinématographique se poursuivra sur Mr Jones (Mike Figgis, 1993), Intersection (Mark Rydell), Peur Primale (Grégory Hoblit, 1993), Shall we dance ? (Peter Chelsom, 1984), The Flock (Andrew Lau, 2007). Leur dernière étreinte artistique ? En 2017 pour le film The Dinner de Oren Moverman dans lequel il est indiqué que Richard Gere porte une garde-robe choisie par Giorgio Armani.
Grand écran et tapis rouge
«Ses costumes étaient parfaits pour les personnages que j’incarnais» dira aussi Richard Gere à QG dans son interview hommage au couturier disparu en septembre dernier à l’âge de 91 ans. Mais pas seulement sur écran. Le héros d’American Gigolo et de Pretty Woman (cet autre film culte film qui le repropulsera vers les sommets en 1990) privilégiera toujours les créations du maestro italien sur les tapis rouges du monde entier comme lors de la cérémonie des Oscars 2013, ou encore récemment lors des Golden Globes 2019 où il remettait le prix du meilleur acteur dans un film dramatique. «Vous savez, si je dois porter un smoking, c’est son smoking, bien sûr, racontait Richard Gere en 2025. Je ne suis pas un expert en style mais je sais que ses tissus sont magnifiques, donc on se sent à l’aise dans ses vêtements, moi, du moins. Et il aimait aussi ces tons de terre, que j’affectionne. C’est un peu étrange, mais je sais que je pourrais entrer dans n’importe lequel de ses magasins, prendre un costume sur le cintre, et il m’irait».
Le dernier défilé
L’acteur ami de la maison italienne n’assistait pas aux défilés milanais ou parisiens du couturier mais il honorera le «One Night Only», de Londres en 2006, cette grande soirée évènementielle lancée par Giorgio Armani dans différentes villes du monde. La star américaine accompagnée de son épouse Alejandra Silva, était là aussi lors du défilé hommage du 29 septembre 2025 présenté à la Pinacothèque de Brera dévoilant l’ultime collection imaginée par le maestro disparu 24 jours auparavant. «Ce dernier défilé est finalement le premier que j’ai jamais vu de lui, dira Richard Gere. C’était très émouvant, tout le monde était très doux, comme ses vêtements». Chevelure blanche, smoking et nœud pap...ceux qui assistaient au show ont pu le constater : l’ex play-boy de 71 ans converti depuis des années au bouddhisme et engagé pour le Tibet n’a rien perdu de son allure sexy et de sa prestance distinguée. Il retrouvait aussi front row, Lauren Hutton, sa partenaire d’American Gigolo. Ce film où tout a commencé entre lui et celui que tous appelaient avec respect Monsieur Armani.
