«On disait qu’il était impossible de faire du vin» : et pourtant, les Hauts-de-France sont bien en train de devenir une région viticole
Ils sont désormais une soixantaine de vignerons à s’être lancés dans l’aventure de la production de vin dans la région la plus septentrionale de France.
Passer la publicité Passer la publicitéLes Hauts-de-France ne sont qu’au début de leur histoire viticole, et celle-ci s’annonce déjà prometteuse. Mais parler d’un renouveau serait plus exact. Comme partout en France, du vin était produit dans la région jusqu’à la crise du phylloxéra survenue à la fin du XIXe siècle. Celle-ci aura eu raison de ce terroir viticole, faute de replantation par la suite. Si la région est aujourd’hui davantage connue pour sa bière, elle se révèle désormais être une terre d’avenir pour la viticulture, alors que le réchauffement climatique ravage de ses divers aléas les terroirs plus au sud comme Bordeaux ou le Languedoc-Roussillon. À l’abri des sécheresses, bénéficiant de plusieurs microclimats doux au sein d’une même région, les Hauts-de-France seraient contre toute attente un paradis viticole.
«Dans la liturgie viticole, on disait qu’il était impossible de faire du vin, de qualité au-delà du parallèle 50. Et pourtant, c’est là où nous sommes installées», raconte Julien Poulin, directeur développement et commercialisation des 130 Ch’tis Vignerons. Le collectif incarne cette opportunité. Lancé en 2019 à l’initiative d’un petit groupe, ce projet entend rassembler, comme son nom l’indique, 130 «néo vignerons» afin de concevoir du vin «là où ne l’attend pas». Il regroupe aujourd’hui 46 agriculteurs étalés sur 80 hectares, principalement entre la Somme et le Pas de Calais, ayant tous mis une pierre à l’édifice pour la production de 250 000 bouteilles sur la dernière vendange.
Passer la publicitéRevaloriser des parcelles
Car si la région présentait des avantages climatiques, «l’idée de base, était aussi de revaloriser des parcelles où les grandes cultures agricoles devenaient limitées en termes de rendement», explique Julien Poulin. Comme ce dernier nous l’apprend, chaque viticulteur est établi sur une petite parcelle allant jusqu’à 1,5 hectare. La production finale, elle, est mutualisée au nom du collectif. Une de ses membres, Clémence, propriétaire d’une petite ferme et ancienne productrice de lait, vient d’ajouter cette nouvelle corde à son arc : «En ce moment, c’est vrai que c’est un bon pari. On est contents d’en avoir mis et contents des résultats», se félicite-t-elle.
Antoine Bouin de la Ferme du Nortbert, initialement productrice d’huiles dans le Pas de Calais, fait écho du même besoin : «Nous avions des parcelles vallonnées, argilo calcaire, à faible rendement sur nos cultures de base comme le blé, l’orge et le colza. On a donc voulu créer de la valeur ajoutée.» «Et mon père a toujours voulu mettre des vignes sur l’exploitation», ajoute le président des Vignerons Indépendants des Hauts-de-France. Vœu exaucé grâce à la nouvelle possibilité de plantation dans la région au-delà du titre associatif en 2016. Ce dernier s’est donc lancé dans l’aventure en 2021. Deux vendanges plus tard, dont la dernière à 25 000 kg de raisin, la ferme compte 3 hectares de vignes, bientôt 4, comme l’annonce Antoine Bouin.
Des vins en phase avec les attentes des consommateurs
Au moment où les arrachages se multiplient dans le sud du vignoble français, le nord de la France fait le chemin inverse. Plus encore, ses vins viseraient pile dans le mille des nouvelles attentes des consommateurs. «On ramène vraiment une fraîcheur avec le chardonnay . On a des taux d’alcool qui sont moins élevés que dans d’autres régions, du fait des températures un petit peu plus faibles», explique Julien Poulin. La production des 130 est intégralement dédiée au cépage blanc. Celui-ci s’exprime d’ailleurs de manière très éclectique selon la localité comme tient à le rappeler le fondateur du collectif : «Ça va être plus iodé sur la zone en bord de mer, autour de Montreuil ou en Baie de Somme. Et plus sur les fruits, autour d’Arras.»
Et cette recette semble parler aux consommateurs, qui «vont aller de plus en plus vers des choses plus légères, moins tanniques, moins alcoolisées. Ce qui est beaucoup plus difficile d’emmener aujourd’hui sur des régions plus au sud», estime Julien Poulin. En effet, le vin rouge a pris quelques coups dans l’estime des Français, redescendant à la 4e place des vins préférés des buveurs hexagonaux derrière le rosé, le champagne et le vin blanc selon le baromètre 2025 Sowine/Dynata. Le vin blanc, quant à lui, est consommé par 91% des Français. La ferme du Nortbert se hisse également à la pointe des tendances avec une production 100% effervescente.
Côté prix, la moyenne reste elle aussi dans les attentes des consommateurs, avec des bouteilles autour de 15 euros affirme Antoine Bodin, «ce qu’il nous faut pour vivre». Ce qui se confirme chez les 130, dont la fourchette se situe entre 9 et 18 euros en fonction du type de parcelle et de vieillissement.
Un projet d’appellation dans un coin de la tête
La production demeurant aujourd’hui en Vin de France, la question d’une potentielle appellation s’impose de manière évidente au fil des discussions avec nos deux interlocuteurs. Si ces derniers n’excluent évidemment pas l’idée du projet, ils tiennent à rester prudents : «C’est une démarche qui risque de prendre beaucoup de temps», annonce Julien Poulin. Comme le détaille Antoine Bouin, «il faut trouver l’histoire viticole de la région pour justifier de la présence de la vigne par le passé, prouver qu’il y a une typicité…» «Il faut un dossier béton pour défendre le projet devant l’Inao», résume-t-il. Mais comme le concèdent les deux hommes, d’autres priorités les attendent avant d’entreprendre un projet de cette envergure. Les 130 comptent par exemple d’abord miser sur leur développement commercial, déjà établi sur les réseaux de grandes distributions, cavistes et restaurations, quand Antoine Bouin entend bien arriver à 35.000 bouteilles à l’année d’ici 4 ans.
