Les quatre piliers qui ont fait de la France un pays d’excellence en viticulture
Champagnes, bordeaux, bourgognes, cognac… Ces fleurons de nos terroirs continuent de dominer leur secteur. Comment, dans une économie globalisée, quand des dizaines de pays sont devenus producteurs, parviennent-ils à se maintenir tout en haut de la pyramide ? Explications.
Passer la publicité Passer la publicitéLes Français n’ont pas inventé le vin. Mais depuis des siècles, ils dominent le secteur. Malgré quelques zones de repli, les vins et spiritueux demeurent la deuxième filière contributrice en valeur à la balance commerciale française, et la première du secteur agroalimentaire. Où ces succès à répétition trouvent-ils leur origine ? Comment la France a-t-elle développé un savoir-faire viticole d’un tel niveau ?
Le rôle historique de l’Église
L’excellence de notre système viticole trouve la première de ses sources dans son histoire. Une viticulture organisée se développe dans la Gaule romaine. Mais les invasions barbares, puis arabes, la réduisent à peau de chagrin. La vigne survit grâce à l’Église. Pour les besoins de la communion mais aussi, sans doute, pour des questions de prestige, les évêchés préservent leurs vignes. Aux VIe et VIIIe siècles, les monastères gagnent en puissance, leurs vignobles s’étendent. Au fil des siècles, Bénédictins, Cisterciens, Chartreux et bien d’autres ordres sélectionnent avec une extrême précision les meilleures terres pour produire leurs vins.
Passer la publicitéUne croyance populaire veut que les moines vignerons mangent alors la terre pour mieux apprécier ses qualités. C’est sans doute faux. En revanche, il s’avère que les climats bourguignons, ces parcelles qui sont à la fois des concepts géologiques, météorologiques et culturels, dont les périmètres sont définis dès le XIIe siècle, n’ont guère changé depuis. Ainsi, une multitude de vignobles que nous connaissons aujourd’hui sont d’origine monacale. Comme Bonnes-Mares, Chablis, Chassagne-Montrachet, le Clos de Tart, le Clos de Bèze, le Clos de Vougeot, Meursault, Pommard, Musigny, Romanée Conti, Châteauneuf-du-Pape, Hermitage, Gigondas, Vacqueyras, Bourgueil, Champigny, Saint-Pourçain… Pour ne citer qu’eux.
Les châteaux et les chais du Bordelais au service du commerce du vin
Dans le commerce du vin, l’image des domaines est essentielle. Les propriétaires bordelais l’ont vite compris. Depuis le XVIIIe siècle, la construction de châteaux, tels des enseignes commerciales géantes, fait partie de la stratégie culturelle des domaines viticoles du Médoc. Leur architecture, conforme à cette politique, s’adapte à l’époque. Producteurs et marchands de vins de Bordeaux se sont toujours révélés comme de formidables commerçants qui n’ont jamais cessé d’innover. L’histoire débute avec les Romains, qui, dès l’Antiquité, plantent de la vigne dans la région.
Les Anglais développent le commerce international du vin dès le Moyen Âge, les Allemands apportent leur savoir-faire financier, les Flamands drainent les marécages du Médoc, les Bordelais inventent l’œnologie… Ceux qui créent cette civilisation du vin d’inspiration et d’audience internationale mettent au point un système complexe qui repose sur plusieurs piliers, dont le premier est la production de crus de grande qualité dans des volumes conséquents. Le deuxième est leur exportation grâce à la création d’une ville à côté de la ville - le quartier des Chartrons -, sur les rives de la Garonne, à Bordeaux, où se concentrent le stockage, le négoce et les structures logistiques indispensables à l’expédition des barriques.
Le troisième volet de ce système est donc l’édification des châteaux qui sont, comme le souligne l’expert en vins britannique Hugh Johnson, «tout à la fois une grande ferme au cœur d’un domaine agricole, une manufacture aux performances industrielles, une résidence élégante mais très réservée, un lieu sophistiqué de production économique ouvert sur le commerce mondial et qui a su s’assurer un immense prestige. La complémentarité entre ces diverses vocations crée une synergie qui, à son tour, produit une image forte et mémorable, une "image de marque" graphique et mentale, culturelle et économique, qui participe activement à la dynamique d’un système complet de marketing.» Les châteaux se révèlent ainsi comme des outils d’influence d’une grande efficience.
Depuis une trentaine d’années, l’édification de chais et de cuviers monumentaux procède du même esprit. Outils de vinification et de stockage, ils bénéficient de la meilleure technologie et permettent d’optimiser la qualité de la production des vins. Signés par des architectes de renom (Jean Nouvel, Christian de Portzamparc, Jean-Michel Wilmotte…), ils renforcent eux aussi l’image des châteaux.
Passer la publicitéDes institutions interprofessionnelles et des associations de choc
Le monde viticole s’est doté d’organisations interprofessionnelles bien structurées en mesure de défendre les intérêts des professionnels. Le Comité interprofessionnel des vins de Champagne (le CIVC), le Bureau national interprofessionnel du Cognac (BNIC) et les institutions équivalentes dans les autres vignobles sont en mesure de protéger et défendre leurs appellations respectives, lutter contre les usurpations et organiser les filières d’un point de vue économique - gestion des volumes, marchés… -, technique et environnemental.
Ces institutions jouent aussi un rôle actif dans la promotion des vins. Sans le CIVC, les vignobles du monde entier utiliseraient aujourd’hui la mention «champagne» sur leurs bouteilles de vins mousseux. Sans le BNIC, le vignoble de Cognac aurait sans doute été moins réactif lors des phases de croissance et de décroissance récentes. Certaines associations, comme le Conseil des grands crus classés de 1855, qui regroupe 88 domaines du Médoc et Sauternes, jouent elles aussi un rôle de premier plan, tant pour l’ouverture de nouveaux marchés que pour la communication du vignoble.
La création de nouveaux produits et la recherche
L’industrie viticole française a montré, entre autres, qu’elle était capable, en moins de vingt ans, de transformer le «petit rosé» en un produit ultra-désirable exporté dans le monde entier. À l’origine de ce phénomène, une poignée de producteurs provençaux qui sont allés forcer la porte des restaurants et détaillants américains avec des marques bien pensées et des produits parfaitement calibrés. Un coup de force. Aujourd’hui, la créativité reste de mise avec de nouvelles marques dans le domaine des vins orange, des cuvées sans alcool…
De son côté, Bordeaux joue la carte du claret, ce vin léger qui fit, des siècles durant, le succès des échanges commerciaux avec l’Angleterre. Les crémants se développent un peu partout. Comme la production de spiritueux, le gin et le whisky en tête. L’avenir de l’industrie viticole passera sans aucun doute par le succès commercial de produits adaptés à la demande des nouveaux consommateurs. Notons que ces initiatives sont indissociables d’un travail de recherche réalisé par les marques et les groupements interprofessionnels. A fortiori dans un contexte de changement climatique qui implique des évolutions culturales et œnologiques.
