Plus de complexité, moins de banane : pourquoi le beaujolais nouveau est-il (presque) devenu un vin de garde ?
À rebours de son statut de vin sans lendemain, le beaujolais nouveau est désormais pris au sérieux, à la faveur du changement climatique et de l’ambition retrouvée des vignerons.
Passer la publicité Passer la publicitéPlus que tous les autres vins, il incarne une certaine idée de l’immédiateté. Le beaujolais nouveau, c’est la soif du moment, celle que l’on vient étancher le troisième jeudi de novembre, comme un phare dans la nuit automnale. Les bistrots s’éclairent, les cavistes se bariolent et les trottoirs se parent d’une foule pas franchement allergique au lever de coude. Mais dès le rideau baissé, la fête est finie et le plus célèbre des vins primeurs se retrouve caduc, comme s’il était un produit conditionné par une date de consommation limitée. Si ce rendez-vous reste précieux à l’heure du désamour des Français pour la dive bouteille – combien reste-t-il d’événements fédérateurs et grand public célébrant la cause bachique ? –, mais aussi pour les commerçants pas mécontents de combler un vide entre l’été et les fêtes, il impose une temporalité qui n’a plus sa place.
Car les temps ont bien changé depuis l’âge d’or commercial du beaujolais nouveau époque Georges Dubœuf, le roi des négociants du coin disparu en 2020. Si certains le bénissent d’avoir placé le Beaujolais sur une carte, d’autres le maudissent pour avoir réduit la région à des vins standardisés et occulté les crus qui font la fierté du vignoble, à l’instar de moulin-à-vent et fleurie, restés tapis dans l’ombre. Les vins d’aujourd’hui surfent sur des maturités plus abouties et les levures industrielles à l’origine du fameux goût de banane se font plus rares.
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Passer la publicitéRésultat, les jus autrefois fluets et porteurs de stéréotypes peu flatteurs se montrent plus sérieux, gastronomiques et presque dignes d’être mis en cave. «En tout cas, ils peuvent tout à fait attendre l’été suivant pour être dégustés avec des grillades. Beaucoup le font chez nous et franchement, c’est top», abonde Ludovic Montginot, natif du cru, également producteur de morgon. Son «nouveau», à 8 euros, fait figure d’authentique aubaine avec une grande sapidité, une belle structure et une finale dentelée aux contours réglissés. Nul besoin d’être un dégustateur aguerri pour deviner qu’il passera largement l’automne et l’hiver.
«Le dérèglement climatique nous est plutôt favorable»
D’ailleurs, Ludovic Montginot, comme d’autres de ses confrères, appose désormais un sticker décollable avec la mention «nouveau» au-dessus de l’étiquette, comme pour rappeler le caractère éphémère de son statut de vin primeur. «Il est nouveau jusqu’à la récolte 2026, fait remarquer Robert Perroud, du domaine éponyme. Ce n’est pas un produit éphémère». Lui aussi revendique cette ambition retrouvée, avec des rendements plus maîtrisés, ainsi qu’un travail à la vigne et au chai plus précis. Avec comme conséquence des vins plus qualitatifs. «C’est vrai que le dérèglement climatique nous est plutôt favorable. Nous arrivons à obtenir des raisins mûrs de manière plus régulière, ce qui, bien sûr, se ressent dans les vins», complète Robert Perroud. L’année a malgré tout été rude pour les viticulteurs d’entre Mâcon et Lyon, avec quelques disparités en fonction des secteurs – moins de pluies dans le Sud, par exemple. La quantité n’a pas été au rendez-vous, avec une récolte de raisins assez faible. «On est à 50% du volume normal», confie un vigneron.
Du côté des ventes, la courbe est aussi fortement à la baisse. Des 22 millions de bouteilles commercialisées en 2018, on est passé à 14 millions en 2024. Le Japon, pays particulièrement friand du beaujolais nouveau – au point de remplir des piscines avec –, a vu ses importations baisser de 35%. Moins de quantités, mais plus de qualité : comme dans beaucoup d’autres régions viticoles, l’heure est au moins mais mieux. Confrontés à la baisse de la consommation, les vignerons du Beaujolais ont souvent toutes les difficultés du monde à valoriser leurs bouteilles, dont les prix restent globalement assez bas. Trois des appellations phares, Fleurie, Brouilly et Moulin-à-Vent, ont fait valider leurs démarches de classement de leurs lieux-dits les plus prestigieux, reconnus notamment pour la singularité de leurs sols, en «premiers crus». Une nouvelle cartographie du vignoble, plus précise et plus lisible pour le consommateur, qui n’est pas sans évoquer la Bourgogne voisine. Ce qui n’est pas la plus mauvaise des comparaisons.
