À la très chic Villa Primrose de Bordeaux, sport et vin font bon ménage
Créé par des négociants et courtiers en vin, ce club bordelais continue de rapprocher deux mondes que notre époque voudrait dissocier. Son grand tournoi de tennis annuel commence ce lundi 11 mai.
Passer la publicité Passer la publicitéL’endroit se moque des modes. Assis à la terrasse du restaurant de Primrose, face aux courts, nous pourrions être un demi-siècle plus tôt. La couleur de la terre battue, le mur d’entraînement un peu plus loin, l’ombre portée par les arbres largement centenaires sur les allées seraient les mêmes. Peut-être que la championne échangerait des balles un peu moins rapides avec son entraîneur, peut-être que les tenues ont changé. Si peu. En revanche, l’afflux de joueurs, lui, a augmenté. Primrose compte 1 700 membres quand Emmanuel Cruse est élu à la présidence de la société athlétique de la Villa Primrose en octobre 2020. «Nous en sommes à 2 800 aujourd’hui, remarque-t-il. Il y a environ 400 départs chaque année et 700 personnes qui arrivent. Des membres non-joueurs viennent profiter des installations.» Une école de tennis, avec 18 courts, 1 800 licenciés, une école de hockey sur gazon… Le club est au mieux de sa forme.
Villa Primrose est créé en 1887 par des habitants du quartier des Chartrons, «c’est-à-dire le milieu du vin, des propriétaires, des négociants… précise Emmanuel Cruse. Ils n’étaient pas tous français, plutôt protestants et anglomaniaques.» Les familles Lawton - Edouard Lawton est le premier président de la société athlétique de la Villa Primrose -, Luze, Calvet, Cruse, Kressmann donnent le ton. Daniel Lawton, fils d’Edouard Lawton, qui présentait Primrose comme «un cercle mondain et un peu snob» était lui-même un courtier en vin. «Il a toujours cultivé un lien étroit avec le milieu viticole, avec les négociants membres du club. L’idée était bien, à travers le sport, de créer une relation entre, d’un côté, le milieu vinicole, et de l’autre, la ville de Bordeaux et les Bordelais. Ces familles voulaient s’intégrer dans la vie locale, explique Emmanuel Cruse. Et ils ont choisi le tennis pour y parvenir.» Rapidement, à l’instar d’autres clubs sélects, les fondateurs vont exercer un filtrage social serré quant au choix des nouveaux membres.
Passer la publicitéUn club centenaire
Le club ne tarde pas à trouver sa place dans le monde sportif avec un championnat de France organisé dès 1909, une rencontre France-Espagne en 1922, puis la Coupe Davis en 1923. «Le hockey sur gazon arrive vite, avec l’idée de continuer à pratiquer une activité l’hiver avec le même geste. Une équipe est constituée dès 1925», raconte Emmanuel Cruse. Entre les deux guerres, Primrose organise championnats, tournois nationaux et internationaux avec des joueurs français et étrangers. Les années 1920 et 1930 constituent l’âge d’or du tennis. Sur place s’affrontent René Lacoste, Henri Cochet, Jean Borotra, Suzanne Lenglen, Simonne Mathieu et bien d’autres… «Nous faisons partie des clubs centenaires. Il y en a 80 à travers le monde, en Angleterre et ailleurs. Nous avons par exemple des connexions avec Wimbledon. Une fois tous les trois ou quatre ans, nous y sommes reçus pour disputer des matchs», raconte Emmanuel Cruse.
Encore aujourd’hui, certains voient en Primrose un club élitiste, celui des Bordelais bien nés qui ont arpenté les couloirs des lycées privés Sainte-Marie Grand Lebrun ou Saint-Joseph de Tivoli, ont une maison dans le quartier du Bouscat ou dans les meilleures rues de Caudéran, disposent d’une villa en première ligne et d’un bateau au Cap-Ferret. Ce que corrige Emmanuel Cruse : «Il y avait un stéréotype du membre de Villa Primrose, mais le club s’est beaucoup ouvert aux cadres supérieurs qui ont quitté Paris et sont venus s’installer à Bordeaux, devenant des néo-Bordelais. Primrose est beaucoup plus ouvert que dans les années 1970 et 1980.» Et de continuer : «On nous assimile souvent à un Racing de province. Il est vrai qu’en termes d’image et de sociologie les deux clubs sont proches. D’ailleurs, beaucoup de membres qui ont quitté Bordeaux pour Paris ont rejoint le Racing et y ont des responsabilités.» Notons au passage que le montant de la cotisation annuelle à Primrose est comparable à celui d’un abonnement à un bon club de gym parisien. Quand le Racing Club Paris place la barre bien plus haut.
Mais, pour beaucoup, Primrose reste l’histoire d’une vie. Sur les vieilles photos de tournoi, on peut repérer au poste de ramasseur de balle des personnes aujourd’hui à la tête des plus grands domaines viticoles. Une étape de rapprochement supplémentaire entre les univers du sport et du vin est passée en 1995 : «Nous avons créé un sponsoring des courts. Chacun d’entre eux a un partenaire mécène, comme Château Haut-Brion, Château Cheval Blanc, Château Mouton Rothschild, Château d’Yquem… Il faut reconnaître que certains propriétaires ne sont pas très sportifs, mais ils soutiennent les manifestations officielles avec leurs vins», s’amuse Emmanuel Cruse. Les soirées officielles du tournoi sont sponsorisées par les domaines partenaires qui fournissent des dizaines de magnums. Chaque jour, un second vin est mis à table. Lui-même est président de la Commanderie du Bontemps, association de promotion du vin. Et copropriétaire du château d’Issan, à Margaux.
Concurrence du padel
Forcément, le monde politique, lui aussi, s’intéresse de temps à autre à Villa Primrose. Jacques Chaban-Delmas, qui fut champion de France en double, a soutenu le club. Comme Alain Juppé. On dit que, durant le dernier tournoi, début juin 2025, tous les postulants à la mairie sont passés à Primrose humer l’air du temps. Quelques dossiers liés à Primrose continuent cependant de faire grincer des dents, comme celui d’une fusion avec d’autres clubs qui n’a jamais eu lieu. Primrose aurait peut-être pu trouver une autre dimension, grâce à l’ajout d’un jeu de paume. Historiquement, à Bordeaux, depuis 1850, il existe un court de jeu de paume passé du centre-ville à Mérignac. Il y a quelques années, la SCI du jeu de paume avait proposé une fusion avec le club de la Villa Primrose. Ladite SCI souhaitait vendre le terrain du jeu de paume de Mérignac, apporter un budget pour construire un court et intégrer les 50 membres du jeu de paume. En 2014, à l’occasion des élections municipales de Bordeaux, des riverains s’émeuvent du projet de construction d’un nouveau bâtiment. Le projet est enterré. Pour Emmanuel Cruse, «le problème était que nul ne savait exactement qui était propriétaire du terrain du jeu de paume de Mérignac qui devait être vendu. Nous avons mis un terme au projet en raison de ce flou sur l’origine du financement.»
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De vieilles histoires que le monde du sport et du vin ont presque oubliées. Aujourd’hui, la Villa Primrose doit résoudre d’autres problèmes, comme l’adaptation de la structure à la professionnalisation du tennis, la résistance à la concurrence du padel, qui fait toujours plus d’émules. Mais, au regard du nombre de demandes d’adhésion, nul n’est inquiet. Rien ne semble pouvoir dissocier grands crus et passing-shots. Nostalgiques des temps anciens, Primrose est votre royaume.
