Est-il acceptable de mettre des glaçons dans son verre de champagne ?
Auparavant cantonné aux vins rosés, l’usage des glaçons semble peu à peu gagner le champagne. Est-ce bien raisonnable ?
Passer la publicité Passer la publicitéLe champagne est un vin régi par des codes. Dégusté traditionnellement dans des coupes ou dans des flûtes, il participe, depuis plusieurs siècles, à accompagner les évènements les plus festifs. Question service, les experts s’accordent sur une température idéale comprise entre 8 et 10°C. En dessous, le froid anesthésie les papilles gustatives, et au-delà, le vin perd sa vivacité. Si déguster du champagne répond donc à un certain nombre de normes, cela n’empêche pas le vin des rois d’évoluer avec son temps. Et parfois même de se heurter à nos pratiques contemporaines plus ou moins douteuses. De celles qui font sauter au plafond les plus fieffés puristes.
Ajouter des glaçons ? Pour la plupart des sommeliers, en voilà une hérésie. Et pourtant, plusieurs maisons de champagne incitent désormais à ces manières, en mettant au point des cuvées spécialement conçues pour accueillir quelques cubes d’eau gelée. Ainsi Moët et Chandon avec une nouvelle édition de sa cuvée Ice Imperial en collaboration avec Pharrell Williams, tout juste mise sur le marché en ce printemps 2026. Il y a aussi Rich, chez Veuve Clicquot, ou encore la Royal Blue Sky chez Pommery. Des champagnes plus fruités et plus ronds, destinés à ces nouveaux modes de consommation.
Passer la publicité«La création d’un nouvel usage»
Chez Moët et Chandon, le chef de cave Benoît Gouez a travaillé dès 2011 sur un assemblage capable de conserver son équilibre malgré la dilution : 40 % de pinot noir, 30 à 40 % de pinot meunier, 10 à 20 % de chardonnay, avec un dosage élevé de 45 grammes de sucre par litre. Un niveau de sucrosité censé préserver l’intensité aromatique une fois les glaçons fondus. Gabriel Veissaire, chef sommelier au Meurice, pose d’emblée une distinction essentielle. Dans un champagne classique avec une identité de terroir, l’ajout de glaçons revient à une altération du produit : «La dilution progressive réduit l’intensité aromatique, atténue la finesse de la bulle et va modifier l’équilibre», explique-t-il.
L’ajout de glace rend ainsi le champagne moins précis dans son expression. Avec l’eau, le vin perd en tension, en structure, en complexité, et en persistance aromatique. «Si on met de la glace dans un champagne de type brut nature par exemple (sans aucun ajout de sucre, NDLR), cela va modifier l’équilibre et la structure intrinsèque du vin et diminuer sa persistance en bouche», ajoute le sommelier du Meurice. Mais avec des champagnes davantage dosés, précise-t-il, cela relève d’une autre logique. «Lorsqu’un champagne est conçu à l’origine pour être dégusté avec des glaçons, il faut l’évaluer selon ce cahier des charges. Ce n’est pas une transgression des codes, mais c’est la création d’un nouvel usage, adapté à des moments de consommation différents.»
Suivant les recommandations du sommelier, nous avons procédé à une dégustation comparative d’un même champagne, avec la cuvée Ice Imperial de Moët et Chandon. Pur, le vin se montre ultra-aromatique, presque entêtant, avec une bulle épaisse. Une expérience finalement assez peu flatteuse, saturante au palais. Après l’ajout de glaçons, un premier constat : nous n’avons pas affaire à la même boisson. Le champagne en ressort aimable, la bulle se fait discrète, et surtout, le surplus de fraîcheur comble le sucre imposant du départ. Plus la dilution s’opère, plus on s’éloigne de l’univers du champagne, pour verser finalement dans un autre univers, celui d’une boisson apéritive – presque un cocktail – agréable et rafraîchissante. Si c’était l’objectif, le voilà réussi. Nous avons aussi versé quelques glaçons dans un champagne non prévu à cet effet. En regrettant cette action sur-le-champ.
