«Le vin s’est trop standardisé» : rencontre avec Delphine Frey, nouvelle patronne des vignobles Frey
À la tête de quatre domaines, dans trois régions viticoles, Delphine Frey veut renforcer l’identité de chacun de ses vins.
Passer la publicité Passer la publicité« Le vin s’est trop standardisé », lâche Delphine Frey, en guise de critique d’un secteur, le sien, qui n’a pas su sentir le vent tourner. Il est vrai que l’heure n’est plus à l’uniformisation. Dans le monde des amateurs de vin, les habitudes ont changé. On ne siffle plus les mêmes cuvées de père en fils. Chacun cherche sa propre étiquette, celle qu’il découvre et fait partager, mais aussi un jus qui rattache à un lieu, à des racines, réelles ou rêvées. Chacun veut un vin qui établit un lien avec une terre, un terroir ; chacun est en quête d’une relation qui le fait vibrer. « Chez les jeunes, qui sont très digitalisés, on note aussi un vrai attrait pour le temps long, le tangible. Le vin répond à cette attente », continue-t-elle.
Sa première carrière n’est certainement pas étrangère à cette prise de conscience. Elle a commencé sa vie professionnelle dans le monde du design. Longtemps, elle a œuvré pour des maisons comme Christofle, Bernardaud ou la Galerie Kreo. « Le monde de l’art et celui du vin ne sont pas si éloignés. Comme l’artiste, le vigneron crée l’émotion. En design, à propos d’un objet, on parle de concept qui doit être cohérent avec le matériau choisi, l’usage et l’émotion qu’il procure. Avec le vin, on veut être fidèle à un lieu, à une histoire, et on cherche là encore à donner naissance à une émotion. » Après une période durant laquelle elle a mené l’affaire en duo avec sa sœur Caroline Frey - aujourd’hui concentrée sur son propre vignoble, en Suisse -, elle est devenue la nouvelle patronne des vignobles Frey, avec une vision à 360 degrés : « Je m’occupe de la gestion, de la distribution, de la technique, je choisis les nouveaux porte-greffes… »
Passer la publicité«Les quatre vins s’adressent à quatre publics »
Elle veille sur les quatre domaines du groupe familial, dont le château La Lagune, grand cru classé du Médoc, « qui vient de retrouver la surface qu’il avait lors du classement de 1855 ». Une façon de réduire la voilure, de s’adapter à la demande, tout en valorisant la propriété. « À La Lagune comme ailleurs, nous nous concentrons désormais sur le premier vin, sur l’essentiel. Nous avons aussi lancé un blanc, un sauvignon-sémillon qui respecte le cahier des charges de l’appellation. » Dans la vallée du Rhône, la société Paul Jaboulet Aîné dispose d’un bon nombre de cuvées, en Crozes-Hermitage, en Cornas, en Condrieu… Le domaine de La Chapelle cultive sa personnalité. Il vient d’ailleurs de faire appel aux services de l’œnologue piémontaise Chiara Pepe : « Elle apporte l’approche artisanale que je recherchais », souligne Delphine Frey. Dans l’escarcelle, il y a encore le château Corton C, à Aloxe-Corton, en Côte d’Or.
Soit quatre mondes différents, « un vrai atout, d’autant plus que nous cherchons plus de précision, plus de cohérence, plus de visibilité pour chacun des quatre domaines ». Si Delphine Frey cherche à renforcer l’identité de ses propriétés, reste ensuite à mettre en avant les spécificités de ces entités. « Nos consommateurs, notamment les plus jeunes, veulent comprendre le vin dans le détail. Nous devons tout mettre en œuvre pour faire passer un message singulier pour tous nos crus. » Concrètement, cela passe par un discours de précision souvent répété, partagé lors d’incessants déplacements en France et à l’étranger, l’organisation de « wine diners »… « Nous considérons que les quatre vins s’adressent à quatre publics », reprend-elle. Ce qui implique des commercialisations distinctes. « Le Château La Lagune reste distribué par les négociants bordelais. Mais le groupe dispose aussi de sa propre équipe commerciale. C’est indispensable. » Chaque domaine a son propre directeur technique. Ainsi, même s’ils partagent leur expérience sur un site commun, les domaines La Chapelle et Jaboulet sont séparés. La méthode de production propre à chaque domaine est complétée par une distribution ad hoc.
La patronne a des convictions mais reste ouverte : « Comme je suis une nouvelle venue dans le monde du vin, je suis très attentive à tout ce que peuvent me dire les importateurs, les amateurs… L’ensemble me donne une vision riche et nuancée. C’est utile dans un contexte de changement général qui demande une vraie dynamique d’adaptation. Car il faut s’adapter. Si les domaines qui sont nés il y a deux cents ans sont encore là, c’est bien parce qu’ils ont su le faire. »
