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⇱ «Les vins ont gagné en fraîcheur et en souplesse» : quand Châteauneuf-du-Pape fait sa mue


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«Les vins ont gagné en fraîcheur et en souplesse» : quand Châteauneuf-du-Pape fait sa mue

Le vigneron Jean-Paul Daumen et son fils Antoine dans les vignes de la Vieille Julienne. Serge Chapuis / Serge Chapuis

En quelques millésimes, les vignerons du cru ont su adapter leur production aux attentes des amateurs. L’appellation semble mieux supporter que d’autres la crise viticole.

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Premier constat : à Châteauneuf-du-Pape, durant ces dix dernières années, le profil et la qualité des crus ont largement évolué. «Quand nous sommes entrés dans la profession, nous faisions des vins qui ne nous plaisaient pas vraiment, explique le vigneron trentenaire Benoît Brotte. C’était le style de nos parents. Et puis, pendant longtemps, les maisons ont pu, parfois, compenser le manque de structure des jus avec des élevages en barrique, continue-t-il. Aujourd’hui, le changement climatique aidant, ce n’est plus utile. On atteint naturellement de belles maturités.» Certes, le changement climatique est une réalité. Il peut aider à composer de meilleurs vins. Mais rien n’est tombé du ciel. L’évolution stylistique des jus a demandé beaucoup d’efforts aux vignerons. Comme l’explique Christophe Jeune, du domaine du Grand Tinel : «Chez nous, entre le millésime 2012 et le 2023, nous avons gagné en fraîcheur, en souplesse, en finesse… Mais il a fallu changer la vinification, moins extraire. Le travail à la vigne a lui aussi évolué, notamment avec le complantage (le remplacement des ceps de vigne morts ou malades par de jeunes plants, NDLR).»

«Aujourd’hui, le nouveau profil des vins de Châteauneuf nous correspond, reprend Benoît Brotte. Et, surtout, il plaît en France comme aux États-Unis. Nous avons en face de nous des gens qui veulent moins de bois, plus d’acidité…» Avis partagé par Sophie Kessler, propriétaire du domaine Clef de Saint Thomas : «Les plus jeunes prennent nos vins pour l’apéritif et les laissent sur la table pour continuer le repas. Il faut de la légèreté. Les vins qui obligent à la sieste ne sont plus de mise. D’ailleurs, c’est bien simple, lors des dégustations, le degré alcoolique est la première chose que les clients regardent. Et, s’il est trop élevé à leur goût, on ne vend pas.»

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Des guerres internes

Si l’appellation donne le sentiment d’unité, c’est aussi parce que les locaux ont su dépasser certains conflits. «À Châteauneuf-du-Pape, nous avons connu des périodes compliquées avec des guerres internes, des conflits de personnes», raconte ce propriétaire. Par exemple, le choix du type de bouteille témoigne de ces clivages. Si certains ont adopté le flacon emblématique avec l’écusson papal moulé dans le verre et la typographie gothique, d’autres se sont contentés de la bouteille bourguignonne classique. Finalement, peu importe le flacon, car, «aujourd’hui, le châteauneuf et le côtes-du-rhône  sont sur tous les marchés, en restauration comme chez les cavistes, à Paris comme en province, explique Thibault Brotte. Nous exportons 65 % de notre production, dans une centaine de pays, avec une prédominance des États-Unis et du Canada. De notre côté, nous vendons aussi beaucoup en Afrique de l’Ouest, au Nigeria, au Ghana, en République démocratique du Congo…»

Par ailleurs, la jeune génération de vignerons, plus unie que la précédente, s’est regroupée au sein d’une association qui organise des événements comme le Printemps des vins, très couru, mais aussi des master class… L’appellation sait faire parler d’elle. «La ville de Châteauneuf-du-Pape a elle-même beaucoup changé, reprend Christophe Jeune, du domaine du Grand Tinel. Les visiteurs disposent désormais d’un parking pour garer leur voiture. Sur la place centrale, il y a des terrasses, des commerces se sont installés…»

De leur côté, les Brotte disposent depuis 1972 d’un Musée du vin ouvert à l’époque par leur grand-mère, «qui voulait répondre aux questions que posaient sans cesse ses clients». Le musée reçoit 16 000 visiteurs par an. Une institution « remise au goût du jour tous les quinze ans», explique Thibault Brotte. Ici comme ailleurs, on privilégie de plus en plus les petits groupes plutôt que les autocars de touristes. Châteauneuf-du-Pape joue la carte du sur-mesure, et cela semble lui réussir.

4 domaines dans l’air du temps à Châteauneuf

  • La Maison Brotte, des racines et des idées

La nouvelle génération prend le relais. Thibault Brotte, 33 ans, et Benoît Brotte, 31 ans, sont désormais aux commandes de la maison créée sous sa forme actuelle en 1931. Brotte produit chaque année 2.8 millions de bouteilles, dont une très grosse partie en négoce. «Mais nous remettons nos trois propriétés en avant. Nous nous disons que nous pouvons aller plus loin et faire encore mieux si nous nous en donnons les moyens.» Les cuvées du Domaine Barville, du Domaine Grosset et du Château de Bord voient ainsi leurs volumes réduits.

À lire aussi Châteauneuf-du-Pape : notre palmarès des meilleurs vins de cette appellation emblématique de la Vallée du Rhône

«Il s’agit aussi d’effectuer une sélection parcellaire stricte en nous basant sur les connaissances de notre mère et les données qu’elle a collectées pendant des années. Sur nos 87 ha, nous avons sélectionné 14 ha très qualitatifs qui vont nous permettre de produire 25 000 bouteilles», explique Thibault Brotte. La famille a mis à niveau ses installations techniques avec une nouvelle réception, l’achat de 14 cuves et de robots pigeurs. La maison vit avec son temps.

  • Les choix gagnants du domaine du Grand Tinel
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L’histoire récente du domaine du Grand Tinel est celle d’un changement de viticulture et d’une évolution des vins dictée par les errements du climat et les nouvelles attentes des amateurs. «Entre 2012 et 2023, il a fallu repenser nos méthodes de culture et de vinification, explique Christophe Jeune, copropriétaire du domaine du Grand Tinel. Nous avons cherché et pioché des idées partout, en France comme à l’étranger, et nous avons réalisé des essais» Des changements s’opèrent à la vigne : «Les complantages avec des cépages comme la counoise, le cinsault et le muscardin nous ont permis d’affiner les vins rouges. Pour les blancs, nous avons complanté avec du picpoul. Nous avons sélectionné des vieux sarments de mon grand-père plantés en 1900. Nous avons aussi changé la taille et nous avons réalisé des vendanges en vert (suppression de grappes, NDLR) pour obtenir des jus plus aromatiques. Au chai, nous avons limité les extractions et nous avons plus qu’avant maintenu les jus au frais dans les cuves. Cela nous a permis de gagner en acidité, en souplesse et en finesse.» Au fil des ans, les jus de la propriété ont gagné en fraîcheur. En revanche, il n’a pas été possible de baisser le titrage alcoolique. «Pour obtenir une maturité optimale, il faut vendanger un raisin entre 14° et 15°», précise Christophe Jeune. Le profil des jus a cependant évolué. À la dégustation, les vins récents se révèlent toujours aussi complexes que ceux produits il y a une vingtaine d’années. Mais ils ont gagné en fruité ce qu’ils ont perdu en puissance. Un changement net qui les rend plus «drinkables», comme disent les Anglo-Saxons. C’est-à-dire que le premier verre appelle plus rapidement le deuxième.

Le domaine du Grand Tinel produit environ 100 000 bouteilles chaque année dont 10 000 bouteilles de blanc. Mais également 50 000 bouteilles sur la commune de Gadane. Une production dont plus de la moitié est exportée, en Europe, aux États-Unis «où Châteauneuf est très sollicité» et au Japon. En France, la famille Jeune joue la carte des salons. Et leur caveau de Châteauneuf ne désemplit pas, avec une affluence en partie dopée par les organisateurs de visites œnologiques, d’avril à fin octobre : «Il y a 20 ans, je ne pouvais pas imaginer que l’œnotourisme fonctionnerait à ce point. Nous avons d’ailleurs restauré un deuxième caveau.» Le merchandising - tee-shirts, gourdes…- fait lui aussi recette. Le domaine a changé de dimension.

  • Un œil neuf au domaine Clef de St Thomas

C’est presque une nouvelle venue, comparée aux vieilles familles de producteurs du cru. Sophie Kessler veille depuis 2006 - date de l’achat du domaine par son mari Philippe Kessler - sur les 12 ha de la propriété. Elle y produit Pierre Troupel et Clé de St Thomas. Le premier, avec un élevage en cuve, se montre léger. L’autre, élevé en fûts de chêne, est plus traditionnel. «Troupel séduit plus les trentenaires, les quadragénaires», remarque Sophie Kessler. En amoureuse de l’appellation, elle apprécie son évolution et sa dynamique. Elle redoute seulement les accidents météorologiques, fort violents ces dernières années. La grêle, notamment, a beaucoup endommagé la vigne. «Lors du printemps de Châteauneuf, on a vu des gens qui découvraient l’appellation et qui se montraient très attentifs au prix des vins», dit-elle. Chacun sait qu’une bouteille à 40 euros, cela n’est pas considéré comme excessif dans l’appellation. Et un tarif inférieur à 30 euros est considéré comme très correct. Les tarifs de sa gamme oscillent entre 25 et 40 euros.

  • La vieille Julienne : un retour aux sources

La vigne est exposée au nord. « Au début des années 1990, c’était encore un handicap, avec des tannins qui restaient très rustiques» se souvient Jean-Paul Daumen. Aujourd’hui, dans un contexte de réchauffement climatique, ces expositions moins fortes au soleil sont plutôt un avantage. Les trois sources qui alimentent les sols en sont un deuxième. La route de Courthézon sépare le domaine en deux. En haut, le raisin est en appellation Châteauneuf-du-Pape. En bas, c’est du côtes-du-rhône. « Mon grand-père aurait pu faire classer les vignes du bas en Châteauneuf mais il ne l’a pas fait. Aujourd’hui, nous sommes bien contents d’avoir ce côtes-du-rhône que nous présentons comme une première marche vers le châteauneuf». Jean-Paul Daumen a repris le domaine en 1991. À la fin des années 1990, il a changé le mode de viticulture. « Nous sommes alors passés en bio, avec le sentiment de retrouver les pratiques de mon grand-père, et de revenir à quelque chose de terrien». Cette conversion ne se fait pas aussi facilement : « Certaines parcelles n’ont pas accepté la conversion. Des sols étaient morts. C’était de la roche. On m’a conseillé de travailler avec des préparations de biodynamie et avec la Lune. Et la roche a fini par se décomposer. Depuis, nous pratiquons une biodynamie selon les critères Demeter et Biodivin. Cela change le sol, la vigne, le vin…» Et aussi le rendement : « Je produis moitié moins que mon père», reconnaît-il.

Le style de la Vieille Julienne a changé. L’influence de l’oenologue Philippe Cambie, avocat des vins structurés et des extractions poussées, s’est estompée au profit du style épuré du vigneron Emmanuel Reynaud. Son «Clavin» 2022 - sur une base de vieux grenache et de vieille clairette - est un vin d’une grande fraîcheur à la superbe texture. La cuvée «Trois Sources» 2022 est toute en finesse, en complexité, en douceur. Elle est issue d’un bon pourcentage de grenache planté sur les sables. On se régale plus encore avec la cuvée 2015, où les arômes de fruits évoluent en harmonie avec des notes de cuir. La texture est épaisse mais sans lourdeur. Avec la cuvée «Les hauts lieux», on change encore de registre. Avec ce pur-sang, on perçoit les sols de calcaire. «Les hauts lieux» est un vin de velours. Le 2022 va exiger quelques années de cave pour révéler tout son potentiel. Le 2011 présente moins de fraîcheur au nez. La texture est épaisse mais sans lourdeur. Le Réserve 2022, un grenache à 90%, plus riche, plus concentré, qui embaume le cassis, demande lui aussi quelques années de garde. En attendant, ce type de vin, dans sa jeunesse, se marie avec un dessert au chocolat.

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Jean-Paul Daumen utilise désormais des parcelles en IGP et Côtes-du-Rhône village pour faire un vin de France baptisé «Ceci est un vin de France», soit 10 000 à 15 000 bouteilles. Le nez est charmeur, le jus se révèle friand en bouche, le prix (14 euros) fort raisonnable. Dans le même esprit de négoce, il produit 6000 à 7000 bouteilles de châteauneuf-du-pape. Le domaine est plus présent à l’export qu’en France. L’Amérique du Nord (États-Unis et Canada) reste le premier marché.

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3 commentaires
  • Loiz FAUQUEZ

    le

    La référence à la biodynamie enlève toute credibilité au travail fait par la vieille julienne. Dommage.

  • anonyme

    le

    Peut être dommage. Qu'ils boivent du soda.

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