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Au Musée de la marine, les peintres de la mer toutes toiles dehors

Par Éric Biétry-Rivierre

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La flotte française se rendant de Cherbourg à Brest, de Théodore Gudin, 1861. musée national de la Marine/P.Dantec

CRITIQUE - La marine fête ses 400 ans un peu partout, de Brest à Toulon. En son fief du Palais de Chaillot, une exposition phare conte son histoire en 150 œuvres. Et se prolonge par un salon présentant les créations récentes des artistes embarqués.

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Le Charles de Gaulle  et son escorte s’approchent du détroit d’Ormuz dans l’optique d’une éventuelle mission internationale de sécurisation. Guerre au Moyen-Orient oblige, ce porte-avions amiral de notre flotte ne comptera pas parmi les bâtiments visitables lors du 400e anniversaire de la marine nationale. Une saison d’animations tous azimuts, qui commence et se poursuivra jusqu’à la fin de cette année, particulièrement dans les villes portuaires telles Brest, Port-Louis, Rochefort ou Toulon. En revanche, le mastodonte se donne à voir de façon récurrente et sous toutes ses soudures à Paris, aux cimaises du Musée de la marine. Cette institution a fait converger vers elle une armada de tableaux : 150 œuvres extrêmement variées, batailles navales, anciennes ou contemporaines donc, parades d’escadres, portraits de navires, scènes de la vie quotidienne à bord, et encore vues de ports et d’arsenaux.

Pour cette histoire en images de la marine française, de sa fondation à nos jours, une trentaine de prêteurs ont ainsi mis le cap sur la colline de Chaillot. Surprise : ce ne sont pas de fiers trois-mâts tirant leurs bordées qui voguent en tête de ce riche parcours, mais des hommes. Une impressionnante galerie de portraits en pied, où naviguent de conserve ceux de Louis XIII et de Richelieu. Le premier ayant, en 1626, confié au second le soin de créer une flotte de guerre pérenne et unifiée. « Cet effort raisonné, participant de l’absolutisme naissant, s’est poursuivi et intensifié sous Colbert. Et, toujours aujourd’hui, il continue de porter la puissance française sur toutes les mers », résume le directeur de l’institution muséale, Thierry Gausseron.

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Bien que d’apparat, ces portraits - tels ceux des chevaliers de l’ordre de Malte promus par le cardinal, ou, plus tard, celui du maréchal de Castries, l’architecte de la victoire française lors de la guerre d’indépendance américaine, ou à l’époque napoléonienne, celui du duc Decrès, ministre de la Marine et vice-amiral - ne relèvent pas du grand genre, la peinture d’histoire. C’est également le cas des vues maritimes avec lesquelles ils alternent aux parois. Telle cette série d’Ambroise Louis Garneray : 24 vues de port au début du XIXe siècle déposée ici par la chambre de commerce d’Île-de-France. Toutes sauf une se trouvent accrochées à touche-touche comme en combat en ligne, tactique inventée par les Hollandais du siècle d’or, copiée par les Anglais puis par nous. Elle permet un feu roulant dévastateur ainsi qu’on le constate dans un des très grands formats retenus : Combat de Gondelour, 20 juin 1783 d’Auguste-Louis de Rossel.

250 artistes gradés

Au XVIIe siècle, dans la hiérarchie académique des genres, le type de paysage est classé avant-dernier, juste au-dessus de la nature morte. Mais avec ces monumentales représentations de hauts faits, la scène maritime prend du galon. Cela change. De même, l’importance des portraits de ministres ou de grands capitaines (notez la corpulence du fameux corsaire Jean Bart). Elle fait que, plus que simple propagande, ces tableaux se hissent souvent au rang des plus prestigieuses commandes. Ainsi, représenter les entreprises audacieuses, coups de force ou chantiers énormes (831 vaisseaux construits sous Louis XIV !) comme les héros en sont les responsables, voilà qui est noble, participe du rayonnement général.

Les génies les plus illustres l’ont bien perçu. Un Delacroix livre vers 1835 un portrait rétrospectif du comte de Tourville, gloire de la marine, proche du Roi-Soleil. C’est Louis-Philippe qui l’a voulu pour sa Galerie historique du château de Versailles. Avant Delacroix, un Joseph Vernet (1714-1789) a encore mieux servi la cause. Cet auteur de la somptueuse série des Vues des ports de France commandée par Louis XV - 15 grands formats non déplacés des collections permanentes - est père d’une lignée de peintres spécialistes des ports. Les frères Ozanne, Jean-François Hue, Louis-Philippe Crépin, l’Anversois Mathieu Ignace Van Brée et jusqu’au néo-impressionniste et yachtman émérite Paul Signac.

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« Les meilleurs d’entre eux sont donc élevés », dit Bertrand de Sainte-Marie, chef du service de la conservation au musée. D’abord, ils ont été titrés « peintres pour les mers du roi », puis « peintres de la marine du roi », enfin inscrits en 1830 sur la liste des officiers. Un prélude avant la formation du corps actuel où ils sont désormais communément appelés « peintres officiels de la marine » (POM). Au total, depuis 1830, la liste de ces artistes gradés se monte à 250. Des peintres à l’huile aussi bien qu’à l’eau.

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Parmi les 43 titulaires actuels (dont sept femmes seulement), le navigateur aquarelliste victorieux du premier Vendée Globe et champion du monde de course au large en 1991, Titouan Lamazou. Lui s’inscrit plutôt dans le sillage du « Phare de Chausey », Marin-Marie (1901-1987), qui fut écrivain et peintre autant que navigateur. Et encore, toujours sous cet acronyme POM qui va bien avec le pompon rouge, on trouve des dessinateurs, des graveurs, des sculpteurs, des photographes (Yann Arthus-Bertrand). Voire des hommes de cinéma (feu Jacques Perrin, acteur, producteur et, dans ce cadre, surtout auteur de plusieurs documentaires au grand large).

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La modernité souffle désormais

D’où vient cette passion à rendre les coques, les flots et les équipages ? Du nord comme du sud. Dans les compositions, on relève souvent une lumière italienne, celle d’un Claude Gellée (1600-1682). Ce ciel clément, cette aube d’or tendre du Lorrain, fait par exemple la magie de l’immense La Flotte française se rendant de Cherbourg à Brest, 1858 de Théodore Gudin (1802-1880). Lui a été le premier à porter le titre de peintre de la marine. Et l’on sent sous ses pinceaux l’envie d’en découdre avec l’Anglais Turner, le mystique de la Manche, alors fer de lance artistique de la perfide Albion.

En cette matière de peinture maritime, notre territoire a dû d’abord faire ce que faisaient déjà les Provinces-Unies, l’Espagne, l’Angleterre, Venise ou l’Empire ottoman. Un Matthieu de Plattemontagne, né à Anvers en 1608, a rejoint Paris et l’Académie royale de peinture et de sculpture dès 1648. Suivra le Hollandais Jan Karel Donatus van Beecq, dont les batailles navales ornent encore les maisons royales françaises. Au milieu de ce concert de chants glorieux, Géricault contraste. Son esquisse du Naufrage du radeau de la Méduse venue du musée d’Angers est une charge contre le pouvoir. Au Salon de 1819, lorsque sa toile est dévoilée, la Restauration ne va pas de soi. Ce procès pour incompétence du commandant de la Méduse a éclaboussé Louis XVIII, sans le couler toutefois.

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À cette époque, la France entre dans l’ère industrielle. Manet, ancien élève officier, peint les premiers vapeurs de guerre. On n’en voit pas ici, dans son Clair de lune sur le port de Boulogne, toile magnifique mais hors propos. Tout comme cette Vague bien pacifique signée du terrien Courbet, prêt du musée d’Orléans. À leur place on aurait préféré un Gauguin, lequel, avant de partir à la recherche de motifs les plus sauvages et des formes les plus primitives pour régénérer l’art, a été pilotin dans la marine marchande. Ou bien on aurait aimé au moins un des délicats dessins du lieutenant de vaisseau Pierre Loti. Il est vrai que cet officier écrivain fut plus qu’en délicatesse avec sa hiérarchie après qu’il a témoigné des massacres coloniaux au Tonkin.

Quoi qu’il en soit, la modernité souffle désormais. On note un net infléchissement en faveur des tendances postimpressionnistes, cézanniennes, fauves (voir Le Sergent de la coloniale peint vers 1906 par Albert Marquet) ou cubistes (Marin et Martiniquaise, d’André Lhote, 1930). L’Art déco irrigue aussi l’art du Breton Mathurin Méheut (1882-1958), et les geysers que provoque l’explosion des mines et torpilles des nouveaux cuirassés (Combat du 20 avril 1944, de Léon Haffner, 1881-1972) forment autant de feux d’artifice surréalistes.

Nombreux parmi les POM prisent par-dessus tout l’aventure. Dans cette catégorie, Jean Badeuil a documenté les missions de Charcot à bord du Pourquoi Pas ? à partir de 1934 et jusqu’au naufrage de 1936. Son corps et sa boîte de couleurs ont été retrouvés après le drame. La première est là, émouvante, dans une vitrine. Dans le sillage de ces salles, d’autres accueillent le 46e Salon de la marine. Soit 84 œuvres de POM perpétuant la tradition. Outre les travaux des 38 titulaires actuels - ceux qui peuvent ajouter une ancre à leur signature et effectuer des missions en mer et dans les ports - et ceux accrochés en hommage aux huit POM disparus depuis la précédente édition, en 2021, la moitié du corpus est le fruit d’une sélection.

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Un jury présidé par le contre-amiral David Samson a analysé les dossiers de candidature. Seules quelques-unes de ces jeunes pousses seront in fine intronisées. Mais déjà ces aspirants au statut ont eu la chance de respirer l’air iodé à pleins poumons. Cela se sent dans leurs créations.

La Marine et les peintres. Quatres siècles d’art et de pouvoir . Jusqu’au 2 août au Musée de la marine (Paris 16e). Catalogues Éditions Sans égal, 216 p., 36 € et, pour le 46e Salon, Gallimard, 152 p., 29 €.

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2 commentaires
  • P-tit-Loup

    le

    Une expo qui fait envie !

  • Viva Risi!

    le

    Une expo qui s'annonce magnifique! Une suggestion pour lui donner une suite: comment les peintres européens représentaient-ils leur marine nationale, On peut penser aux Anglais et aux Suédois mais aussi à un peintre comme Aïvazovsky.

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