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Les Pirates de Penzance : une absurde opérette anglaise aux airs d’Offenbach

Par Ferréol Foillard, pour Le Figaro Hors-série

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Les Pirates de Penzance. RAYNAUD DE LAGE Christophe

CRITIQUE - Créée en 1879, Les Pirates de Penzance compte parmi les monuments de l’opérette anglaise. Entre pirates sentimentaux, policiers froussards et sens de l’absurde, retour sur une curiosité théâtrale donnée cette semaine au Théâtre Armande Béjart d’Asnières par la troupe Oya Kephale.

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C’est une pièce à exposer dans son cabinet de curiosités théâtral. De fait, elle est rare : cette semaine se joue au Théâtre Armande Béjart d’Asnières une version intégralement traduite en français — textes comme chants — d’une opérette célèbre en Angleterre, mais totalement inconnue en France, Les Pirates de Penzance. Créée en 1879, cette œuvre est aussi surnommée L’Esclave du devoir : en cause, un garçon un peu trop scrupuleux sur cette vertu… Et comme souvent chez les Britanniques, l’humour y est légèrement absurde.

C’est peu dire que les auteurs sont des maîtres du genre : l’opérette est en effet signée des quatre mains de Gilbert et Sullivan, dits « G&S ». On a volontiers comparé le duo à Jacques Offenbach. Rien n’est plus vrai, à ceci près qu’aucune cuisse de grenouille n’a jamais franchi les palais respectifs de Gilbert et Sullivan. La postérité du binôme est restée confinée au monde anglophone, et les deux comparses sont aujourd’hui méconnus en France. Il convient donc de les présenter.

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Gilbert et Sullivan, les petits farceurs

William Schwenck Gilbert, d’abord. Avant de faire rire les théâtres londoniens, l’homme écume les rédactions. Au début, c’est un gratte-papier malpropre, un vit-de-sa-plume sarcastique : la presse londonienne s’attache à ses services, et voilà le folliculaire qui publie ses dessins dans le journal Fun sous le surnom de « Bab ». Le futur librettiste y affine un humour personnel : il développe dans ces années-là sa verve, entre humour noir, joie des absurdités, ironie pince-sans-rire sur les conventions du milieu polissé dont il vient. Chez lui, le grotesque n’est jamais loin du très sérieux ; il suffit qu’un personnage prenne une règle au pied de la lettre pour que la valeur morale la plus sérieuse soit tournée au ridicule.

Arthur Sullivan, lui, vient d’un tout autre horizon. Né en 1842 dans une famille de musiciens — son père était clarinettiste — il entre très jeune à la Royal Academy of Music avant de poursuivre sa formation au conservatoire de Leipzig, où passa également Edvard Grieg, le célèbre compositeur de Peer Gynt. Ce pedigree plutôt sérieux rend d’autant plus savoureux son goût pour le burlesque. Car Sullivan n’est pas seulement un mélodiste élégant : c’est aussi un farceur musical. Dans Les Pirates de Penzance, il glisse des clins d’œil aux grands compositeurs. Verdi est pastiché avec gourmandise, Gounod affleure dans les vocalises de Mabel, Wagner lui-même surgit fugitivement dans un trio. Chez Sullivan, la musique fait souvent semblant d’être grandiose pour mieux souligner le ridicule des situations.

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Dans l’ombre d’Offenbach

Les deux hommes se rencontrent pour la première fois en 1867, grâce à l’entremise de Richard D’Oyly Carte, qui comprend tout le potentiel du tandem. Après le succès inattendu de Trial by Jury en 1875, Gilbert et Sullivan deviennent rapidement les rois de l’opérette anglaise. Gilbert apporte ses intrigues extravagantes et sa mécanique absurde ; Sullivan, lui, donne à ces folies une sophistication musicale inattendue. Ensemble, ils créeront quatorze opéras-comiques, dont H.M.S. Pinafore, Le Mikado et bien sûr Les Pirates de Penzance. En Angleterre, leurs œuvres sont devenues un patrimoine national. Certaines chansons, comme le célèbre I am the very Model of a Modern Major-General, sont connues outre-Manche presque comme des comptines populaires tant elles ont été parodiées.

Les Pirates de Penzance. RAYNAUD DE LAGE Christophe

Compte tenu de la proximité de leurs œuvres, la question s’est posée de savoir si Sullivan avait rencontré Offenbach. Rien ne permet de l’affirmer. On sait seulement que Sullivan assista à plusieurs représentations des opéras-bouffes du compositeur français, à Paris comme à Londres. C’était probablement assez pour que l’influence soit manifeste. Les Pirates de Penzance rappelle volontiers Les Brigands du compositeur français : des bandits plus sympathiques que dangereux, des policiers incompétents, une intrigue qui repose sur des quiproquos, et un dénouement surgissant presque par enchantement : deus ex machina... George Bernard Shaw lui-même voyait dans l’œuvre de Gilbert une parenté avec cette opérette d’Offenbach.

Frédéric et ses petits tracas

L’histoire, ici, n’a rien de commun. Frédéric, jeune homme courtois sous toutes les allures, fête ses 21 ans. Depuis ses 7 ans, il a grandi chez les pirates. Sa nourrice Ruth devait le confier comme apprenti mousse chez un pilote, mais elle a l’oreille dure : elle l’a mis chez un pirate. Pauvre Frédéric ! Heureusement, le contrat arrive à sa fin, Frédéric est libéré et débarque sur le rivage, où il tombe amoureux d’une des filles du général Stanley. Forcément, sa belle s’appelle Mabel : on ne saurait trouver mieux. Gilbert et Sullivan n’y avaient probablement pas songé, mais il est des traductions dont on n’a même pas besoin pour rire.

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Malheur, les pirates reviennent. Le général Stanley les prend en pitié : les pirates épargnent la petite troupe. C’est sans compter l’acte II. Frédéric a décidément de sacrés problèmes : il est né le 29 février. Alors qu’il a 21 ans, on lui annonce que, malheureusement, il n’a pas 21 ans en « âge légal ». Quel dommage ! Son contrat l’oblige à rester pirate jusqu’à ce qu’il ait fêté son vingt-et-unième anniversaire « légal ».

Les Pirates de Penzance. RAYNAUD DE LAGE Christophe

L’idée est tellement saugrenue qu’elle semble sortie d’un sketch des Monty Python avant l’heure. Or c’est précisément là que Gilbert excelle : pousser la logique jusqu’au délire. Frédéric, prisonnier d’un sens du devoir presque maladif, retourne donc docilement chez les pirates dès lors qu’il comprend qu’il leur appartient encore légalement. Chez Gilbert, le ridicule naît toujours de l’excès de sérieux. L’aveuglement d’une heure succède à celui de l’heure d’après, et la notion même de devoir, si volontiers exaltée dans certaines œuvres victoriennes, finit par tourner au comique de répétition.

Car Les Pirates de Penzance est aussi une parodie des romans d’aventure et des histoires de pirates qui faisaient alors fureur dans l’Angleterre du XIXe siècle. Les forbans y sont plus sentimentaux que sanguinaires, les policiers chantent leur peur avec emphase, et la terrible menace pirate ressemble davantage à une assemblée de gentlemen excentriques qu’à un abordage dans les Caraïbes. Chez Gilbert, comme chez tant d’humoristes anglais après lui, le sens du loufoque sert surtout de tamis à la critique.

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Traduttore, traditore ?

Dans l’adaptation signée par Oya Kephale, troupe de musique classique et d’opérette créée en 1995, le défi résidait dans la traduction. « Traduttore, traditore » (Traduire, c’est trahir) ? Inévitablement. C’était un pari audacieux que de faire prendre l’Eurostar aux Pirates de Penzance, car l’opérette repose en grande partie sur les malentendus linguistiques, les jeux de mots, les quiproquos verbaux. On ne peut tout garder, mais l’on peut du moins tout adapter.

En l’occurrence, le passage de la Manche est relativement heureux. Mais la cargaison a changé de goût pendant la traversée, troquant le XIXe siècle pour un mélange des années 1940 et 1950. Exit donc une partie de l’humour so british dans les dialogues. De même, les jeux de mots ont changé. C’est un choix que la difficulté imposait. François-Xavier de Villemagne, traducteur de l’opérette, n’en a pas moins préservé l’atmosphère humoristique des Pirates de Penzance. Une manière d’adapter a consisté pour lui à ajouter des effets là où il n’y en avait pas, afin de pallier les ressorts comiques qu’il n’avait su reproduire. Quelques miscellanées suffisent à convaincre de la qualité de certaines adaptations : « Surtout, évitons l’anicroche », « Ils viennent en force à pas de loup », les « descendants par achats », la « bande honnie abandonnée » ou encore ce dialogue : « Vos hommes de main sont-ils prêts ? - Ah non, ce soir, pas demain. » C’est sans parler du général : « Il peut écrire une liste de courses en caractères cunéiformes »...

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Tintin et Mortimer

Pour mieux saisir ces plaisirs de langue, il faudra se rendre sur place, au Théâtre Armande Béjart d’Asnières. La mise en scène aussi a son mot à dire, car c’est par les références et clins d’œil que la troupe Oya Kephale a tenté de donner un nouveau souffle à l’humour de Gilbert, en s’adaptant au contexte culturel et à l’humour de notre temps. Le fond du décor, une grande toile dessinée en ligne claire, rappelle Tintin ou Blake et Mortimer. On notera d’ailleurs l’allusion fine à Haddock chez l’un des personnages, ou bien les policiers, mélange entre les Dupont et l’agent de Quick et Flupke. Sans parler de ce chef d’orchestre qui agite les bras pour stopper son ténor… Cette mise en scène est signée Fitzgerald Berthon. Comédien de 43 ans, il s’était illustré au Théâtre de Belleville en se glissant dans la peau de Jacques Fesch, un condamné à mort qui rencontra le Christ au fond de sa cellule. Aujourd’hui, c’est dans les coulisses qu’il agit, en signant la mise en scène de cette opérette si rarement jouée en France.

Dans le magazine Diapason, le musicologue Georges Liébert, décédé en 2025, regrettait l’absence, en France, d’un véritable « traducteur adaptateur » capable « d’acclimater » Gilbert et Sullivan « dans la patrie d’adoption d’Offenbach, dont ils constituent la descendance la plus réussie ». Cette tentative apporte un brillant début de réponse à cet étrange oubli français.


Les Pirates de Penzance, de Gilbert et Sullivan, par la troupe Oya Kephale, mise en scène de Fitzgerald Berthon, direction musicale de Pierre Boudeville, Théâtre Armande Béjart, 16 place de l’Hôtel de ville, 92600 Asnières-sur-Seine. www.oyakephale.fr

Jusqu’au 30 mai 2026.

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7 commentaires
  • 3814799 (profil non modéré)

    le

    Merci pour cette analyse fine et pertinente de cette opérette qui reste un classique dans la culture populaire Anglo saxonne

  • Dominique Bouvard 1

    le

    « Un milieu polissé » ??? Au secours le secrétariat de rédaction !!!

  • chingly

    le

    Pourquoi inconnue ? Je possède des CD et plusieurs vidéos de ces auteurs.

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