«Un plateau calcaire naturellement propice» : le rhum de Marie-Galante, un pilier de l’économie locale
Malgré le déclin de la filière sucrière, le rhum agricole reste un pilier de l’économie et de l’identité de Marie-Galante, en Guadeloupe. Il reste assez méconnu du grand public, mais pas des amateurs, à qui la qualité des bouteilles n’a pas échappé.
Passer la publicité Passer la publicitéSituée à une trentaine de kilomètres au sud de la Guadeloupe dont elle dépend administrativement, cette île de 158 km² a longtemps vécu de la canne à sucre. Elle fut «découverte» par les Européens lors du second voyage de Christophe Colomb en 1493. C’est lui qui la nommera Maria Galanda (Marie-Galante). Les premiers colons français y débarquent vers 1648 et y éliminent rapidement les peuples autochtones. Ils y fondent des habitations (unités de production agricoles fondées sur le travail des esclaves arrachés d’Afrique) où la culture de la canne à sucre va rapidement devenir prépondérante.
À tel point qu’en 1830, Marie-Galante compta jusqu’à 105 moulins (à vent et à bêtes) qui permettaient de broyer les cannes pour faire du jus et du sucre (on l’appelle d’ailleurs encore «l’île aux cent moulins»). Il en reste toujours 72 de nos jours, mais ils ne sont plus en activité. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les anciennes «sucrotes» ont laissé la place à des usines, dont une seule, la plus importante, est encore en activité : celle de Grand Anse.
Passer la publicitéLa filière canne toujours omniprésente…
En ce premier tiers du 21e siècle, la culture de la canne à sucre, bien qu’ayant reculé, continue d’être omniprésente et couvre encore la majorité des terres agricoles. En 2026, Marie-Galante compte environ 2 500 hectares dédiés à sa culture pour environ 14 000 sur l’ensemble de l’archipel guadeloupéen. Il faut dire que les conditions, tant climatiques, que le terroir, s’y prêtent.
«Marie-Galante est un plateau calcaire naturellement propice et son climat unique, protégé par le volcan la Soufrière de la Guadeloupe et les îles voisines (Dominique, Antigua), assure un ensoleillement généreux, explique Jacques Larrent, ex-maître de chai chez Martell (Cognac) et désormais conseiller indépendant travaillant notamment pour la distillerie marie-galantaise Bielle. L’année 2025 a été particulièrement bonne, permettant une période de récolte exceptionnellement longue (de mi-février à fin juillet) et des Brix (niveau de saccharose) supérieurs à ceux de la Guadeloupe et de la Martinique.»
… mais en déclin
Malgré cela, la culture de la canne à sucre, restée majoritairement familiale, manuelle, et opérée par des «petits planteurs» (moins de 10 hectares) pour lesquels cette activité est souvent un complément de revenus, est en déclin, notamment en ce qui concerne la production de sucre. «La production de canne a significativement chuté au cours des 25-30 dernières années. La sucrerie de Grand Anse est passée d’environ 150 000 tonnes à 50 000 tonnes par an», précise Jacques Larrent.
Cette baisse de la production sucrière s’explique notamment par la crise du modèle sucrier, peu rémunérateur et très concurrentiel. Mais aussi parce que le métier de planteur, difficile et peu rentable, attire moins. Ces derniers ne sont plus que 1 300, contre 1700 en 2015. L’âge moyen des planteurs dans le département (Guadeloupe et Marie-Galante) est de 60 ans, et ils peinent à trouver des successeurs. Bien souvent les champs de canne sont soit laissés en jachère, soit destinés à d’autres cultures, soit perdent leur vocation agricole.
Cap sur le rhum et le spiritourisme
Dans ce contexte, le rhum et son écosystème économique pourraient apparaître comme une solution de reconquête pour la filière canne. «Les trois distilleries de rhum agricole encore en activité, Bellevue, Bielle et Poisson, absorbent aujourd’hui environ 30 % du tonnage total de canne traitée sur l’île», nous apprend Jacques Larrent. À condition de mieux valoriser les emblématiques traditions de l’île que sont la «coupe à la main» et le convoyage des cannes vers les distilleries dans les emblématiques charrettes à bœufs. Mieux accompagnées et mis en valeur, ces deux spécificités de l’île permettent de premiumiser l’image du rhum, et d’attirer des touristes en quête d’authenticité. Associé avec un climat et un terroir propice, une qualité de rhum agricole très élevée (protégée par une indication géographique), le secteur rhumier a donc toutes les cartes en main pour accompagner la premiumisation du sucre, notamment en misant sur le spiritourisme.
Passer la publicité«Une partie du tonnage est encore convoyée dans les traditionnelles charrettes à bœufs, même si elles sont de moins en moins utilisées au profit des tracteurs par les jeunes agriculteurs, raconte Jacques Larrent. Chez Bielle nous mettons un point d’honneur à valoriser les planteurs en rémunérant plus cher la tonne de canne, mais aussi les coupeurs de canne en organisant un concours annuel du meilleur coupeur de canne afin d’encourager les jeunes à s’investir dans la culture de la canne, avec un soutien croissant des élus locaux.» Et le sucre dans tout ça ? Il ne faut pas l’enterrer, car, compte tenu des atouts de Marie-Galante (climat, terroir…) et de la haute technicité du personnel de la sucrerie (saisonniers et permanents), un virage vers le sucre premium viendrait opportunément compléter ce nouveau tableau économique.
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Trois rhums de Marie-Galante à tester absolument
Bielle, la canne Grise
Peu connue du grand public, la distillerie Bielle est une des meilleures et des plus authentiques des Antilles françaises (et même du monde). Elle a initié un programme de canne biologique il y a quelques années pour la production de rhum bio. Contrairement à d’autres, Bielle limite le nombre de pressages (deux) de la canne pour privilégier la qualité du jus et éviter d’extraire des éléments végétaux ou indésirables, se concentrant sur les arômes nobles. Elle utilise trois petites colonnes de type «Savalle», chacune avec seulement 16 plateaux. Cette configuration préserve davantage de marqueurs aromatiques, une typicité rare souvent associée aux alambics, et garantit un rhum d’une grande richesse aromatique. Et les rhums sont sans additifs. Bielle possède à ce jour le plus gros stock de rhum vieux de l’île. Il a été difficile de faire un choix dans une gamme entre les rhums millésimés, les bruts de fûts, ceux transportés en goélettes (à la voile !), mais nous avons choisi de mettre l’accent sur ses rhums monovariétaux : canne Baltazia, Genou cassé et surtout Grise. Avec ce rhum blanc de dégustation qui titre 59 % (degré traditionnel des rhums de Marie-Galante), on est sur les fleurs, les fruits blancs, la canne fraîche, avec une finale un peu épicée.
Père Labat, cuvée Soleil
La distillerie Poisson, qui produit le rhum Père Labat (en hommage à un moine missionnaire connu pour avoir amélioré le fonctionnement des alambics et donc le goût du rhum français au 18e siècle), vient selon nos informations d’être rachetée par un grand groupe français de spiritueux (qui ne souhaite pas communiquer). Il s’agit de la plus ancienne de l’île (1863) et des plus recherchées par les amateurs (elle possède notamment les colonnes créoles les plus petites de la Caraïbe). Fermentations longues, bruts de fûts, parcellaires, rhums bio, finishs, bruts de colonne, single casks... Toute la panoplie des rhums agricoles premium y passe. Et nul doute qu’avec son nouvel actionnaire, la distillerie Poisson/Père Labat va devenir une véritable pépite des Antilles françaises. Nous avons souhaité mettre en avant un ESB (pour «élever sous bois»), en l’occurrence la cuvée Soleil (55 %) qui a passé 6 mois en foudres de chêne et qui enchante par ses notes de canne fraîche, de fleurs blanches et iodées.
Passer la publicitéDomaine de Bellevue, le Blanc à 50°
Il s’agit de la plus importante distillerie de l’île, capable de produire 1,6 million de litres de rhum à 50 % par an (en 2023). Fondée en 1825 (c’était déjà une sucrerie), elle est entrée dans le giron de la société Bardinet (groupe La Martiniquaise) en 2011, ce qui a permis de devenir aussi la plus moderne. Contrairement à ce qui se fait traditionnellement sur Marie-Galante, la majorité des cannes à sucre envoyées à la distillerie sont récoltées à la machine afin de privilégier la fraîcheur. Elles proviennent des quelque 60 hectares en propres et des planteurs partenaires. Quatre moulins permettent de broyer la canne, puis le vesou (le moût extrait de la canne à sucre) passe en moyenne 40 heures en compagnie des levures pour la fermentation. La distillation se fait dans deux colonnes en inox et le rhum sort en général à 78 %. Elle possède encore un moulin à vent entièrement restauré, et fonctionnel ! On vous conseille pour vous acclimater à la gamme le rhum blanc classique (50 %), de très bonne facture et parfait pour les ti punch.
