Le Figaro est monté à bord du Mizukaze, la quintessence du train de luxe à la japonaise
Par Régis Arnaud
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RÉCIT - Le Twilight Express Mizukaze, un des trois grands trains de luxe du Japon, offre le meilleur du voyage d’agrément japonais, entre Kyoto et la côte ouest du pays. Nous l’avons pris en exclusivité.
Passer la publicité Passer la publicitéEst-ce parce que le train leur arriva d’abord sous forme de jouet que les Japonais n’ont cessé de s’amuser avec ? Depuis qu’une délégation américaine offrit, au milieu du XIXe siècle, un train miniature au shogunat, ils en imaginent des variantes. Ils ont même remodelé leur pays à partir de ce type de transport, développant leurs gigantesques villes depuis son réseau ferroviaire, laissant voitures et avions à une place secondaire malgré leurs résultats spectaculaires dans ces deux industries.
Après-guerre, le Shinkansen, TGV nippon, devint, comme le rêvait l’architecte Kenzo Tange, la « moelle épinière » du pays, assurant la circulation des hommes et des idées entre Tokyo et ses mégalopoles, avant d’ultimes embranchements vers les villages de la campagne. Une centaine de Shinkansen par jour font la navette entre Tokyo et Osaka, contre une trentaine de TGV entre Paris et Lyon. Or il manqua longtemps, dans cette immense toile de fer, des trains consacrés exclusivement au plaisir.
Passer la publicitéLe Twilight Express Mizukaze, lancé par l’opérateur JR West en 2017 entre Kyoto et Shimonoseki, est venu réparer cette scandaleuse injustice. Dix wagons, qui comptent seize chambres (dont une suite qui occupe un wagon entier) pouvant accueillir une trentaine de passagers.
Explosions de spontanéité et de délicatesse
Séjours de nos partenaires
Le Mizukaze ? « Un hôtel roulant », résume la brochure de la compagnie qui serpente à la vitesse du luxe, lente, dans l’espace montagneux et marin japonais. D’une durée de trois jours, son trajet San-In suit une boucle entre Kyoto, Okayama, Unnan, Matsue, Tottori et Higashihama, longeant la mer du Japon puis la mer Intérieure avant le retour à Kyoto.
Le jour, comme un rouleau sans fin, le paysage se déploie sur les grandes fenêtres des chambres et des wagons d’observation : rizières en terrasses qu’arpentent les grues, sombres massifs forestiers, villages en bois brûlé qu’arpentent, tôt le matin, les écoliers en uniforme… « La vitesse du train a été calculée pour que nous passions devant le rivage précisément au coucher du soleil, au meilleur moment » confie un employé.
A bord du Mizukaze, le méconnu train de luxe japonais
Les repas, préparés par une brigade de chefs étoilés embarqués à bord, composés à partir d’ingrédients issus des régions traversés et servis dans une vaisselle choisie, tiennent lieu d’étapes. Les assiettes, exquisément composées, sont comme de petites îles éphémères brièvement ajoutées aux 14.000 qui forment l’Archipel.
Exemple : le plat Sunahama, improbable couscous sur la semoule duquel sont déposés, dans un arrangement savant et naturel, crevettes, poulpes, oursins et coquillages, comme posés sur une plage de sable. Ou le cocktail Mizukaze, petit lagon de gin dans son verre à pied, où flottent des feuilles d’or.
Mais ce train est aussi un voyage dans le temps : l’intérieur est d’inspiration Art déco, évoquant à la fois l’Europe et l’ère Showa où, il y a un siècle, le Japon courait vers la modernité. Son designer y a placé stratégiquement, d’un wagon l’autre, une collection d’œuvres d’art à l’éclectisme heureux et merveilleusement désordonné : lithographies de Sonia Delaunay et Fernand Léger, photographies de Shoji Ueda et Yoichi Midorikawa, céramiques Hagi, meubles du XXe siècle… Point négatif : l’exiguïté des chambres, sans doute acceptable pour une clientèle japonaise, mais moins pour l’étrangère, d’autant que le sommeil est difficile à trouver dans le bruit du roulis et de la climatisation.
Comme toujours dans ce pays, les autochtones sont le clou du voyage. Ils disposent d’une arme redoutable, qui a fait la renommée mondiale de leur service : la surprise. Elle opère dès l’arrivée en gare, lorsqu’une employée de quai tirée à quatre épingles se courbe discrètement pour saluer la locomotive. Le décor du Mizukaze, certes suranné, est dépoussiéré comme au plumeau par la prévenance du personnel navigant, dont le service tient du happening permanent.
Ce train est un condensé de l’hospitalité de ce pays, rigide comme le col d’une chemise de smoking, mais dont le cérémonial laisse percer des explosions de spontanéité et de délicatesse. Agatha Christie n’aurait pas pu prendre ce train comme décor de son Crime de L’Orient Express : le personnel de bord (seize plus les musiciens, maîtres de thé et autres artistes qui embarquent à l’occasion) est désarmant. Comme la fille inconnue du quai, les employés sont des extrémistes. Ils devancent vos désirs avant qu’ils prennent forme, exaucent vos vœux avant qu’ils soient formulés. Les rafraîchissements, les collations, les distractions (concert de violon, cérémonie de thé…) viennent naturellement - et à volonté - au voyageur. Ce dernier acquiert vite la conviction intime, depuis le fauteuil de sa petite chambre, d’être le vrai conducteur du train.
Ce qui n’est pas totalement inexact : dans ce doux périple, un impair, un faux pas relayé sur Instagram pourrait faire dérailler le Mizukaze. Rien de tel pour l’instant. Il affiche complet en permanence : « la demande de billets excède l’offre par un facteur de sept », se réjouit un employé de JR West. Sa renommée est telle que des fans, guettant l’heure de son passage, se pressent à chaque arrêt pour prendre sa photo, agiter des fanions à ses couleurs, saluer les passagers comme s’ils formaient une délégation olympique… et rêver d’être du voyage.
Une série d'excursions «exclusives» imposées
C’est quand le train s’arrête en gare pendant le trajet que les choses se compliquent pour le passager. Comme un papillon qui deviendrait chenille, le Mizukaze, de train, se fait autobus pour transporter ses passagers. Surtout, le voyageur se voit imposer une série d’excursions certes « exclusives », mais dont il n’a pas forcément envie - surtout au prix du billet (près de 10.000 euros par personne pour cinq jours, dont trois à bord du Mizukaze). À Okayama, il visite de bonne grâce le fameux jardin Koraku-en. À Unnan, il assiste avec émotion à une magnifique représentation de danse shinto kagura, peut-être la forme de chorégraphie la plus ancienne qui nous soit parvenue à ce jour.
Passer la publicitéMais le passager lambda n’a sans doute pas rêvé d’une leçon, patiemment dispensée, sur la production de fer par la méthode locale Tatara. Ni d’un passage au « musée » de Tottori, où l’attendent quelques chefs-d’œuvre du genre humains reconstitués en sable (Notre-Dame de Paris, La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix…). « Il y a tellement d’attractions fantastiques à voir le long de la route du Mizukaze ! Le musée Shoji Ueda, le musée-jardin d’Adachi, le sanctuaire Izumo Taisha… Pourquoi nous amènent-ils là ? » se demande, éberlué, un agent de voyages. « L’arrêt à Tottori ou à Unnan, c’est surtout pour faire plaisir à des potentats locaux », croit savoir un autre.
Un porte-parole de JR West se défend : « Notre mission est aussi de promouvoir les attractions locales. En ce sens, ce train est plutôt pour les voyageurs qui connaissent déjà le pays. » À ce moment du périple, au prix de la croisière, le train Mizukaze tient plutôt du bateau.
Thierry Maincent : «Le Japon, pays de trains»
LE FIGARO. - Parlez-nous du train au Japon.
Thierry MAINCENT. - Le Japon est la Mecque du train. Ce mode de transport reflète la nature du pays : organisée, ponctuelle, collective, industrielle, soucieuse du détail et du service… Le train est un lieu de consommation à part entière dans ce pays, comme le grand magasin. Ce n'est pas seulement un mode de transport ; c'est pratiquement une destination en soi, qui a son univers, avec ses plateaux-repas, ses boissons, ses souvenirs, ses gares et leurs boutiques… Bref, le train est un monde beaucoup plus riche que les seuls trains à grande vitesse Shinkansen connus en Occident.
Quid de la machine ?
La machine elle-même est objet de fascination. Beaucoup de Japonais sont absolument passionnés de trains, ils épient leurs départs, leurs arrivées, les subtilités des différents modèles. Dans le monde entier, les amateurs de train rêvent du Japon…
Pourquoi le voyage en train d'agrément a-t-il été si tardif ?
Les trains « ordinaires » au Japon ont toujours proposé un confort remarquable, surtout pour les longues distances. Mais le train de luxe est en effet arrivé assez récemment dans ce pays, et l'offre est encore limitée à quelques expériences, toutes spectaculaires. Les compagnies y ont sans doute vu une nouvelle source de revenus. Avant, le train était surtout considéré sous son aspect utilitaire : le Shinkansen est surtout pensé pour les hommes d'affaires, mais cette clientèle a baissé avec le Covid et la généralisation des réunions en ligne. Un train de luxe comme le Mizukaze permet énormément de variations sur le confort, le design, la gastronomie… Bref, c'est une palette formidable pour les artisans et les artistes japonais. Ces trains ont longtemps été pensés uniquement pour une clientèle locale, mais, avec sa diminution, les opérateurs se tournent naturellement vers la clientèle étrangère. Tant mieux !
Carnet de route
Y ALLER
Air France opère 3 vols directs par semaine Paris-Osaka. À partir de 1 127 € l'A/R en classe Economy.
ORGANISER SON VOYAGE
Distributeur exclusif pour la France, l'agence Japan Experience propose une croisière ferroviaire sur le Mizukaze à 9850 € (19.700 € pour 2). Ce tarif comprend, outre le voyage en train de trois jours et deux nuits, une nuit avant et une autre après ledit périple dans un hôtel 5 étoiles à Kyoto. Transfert en taxi privé de l'aéroport d'Osaka à Kyoto, compter 1 h, 150 €.
Japan Experience, 30 rue Sainte-Anne, 75001 Paris. Tél. : 01 42 61 60 83.
À SAVOIR
Depuis son lancement, en 2017, le Mizukaze explore depuis Kyoto la partie ouest de Honshu, île principale du Japon, encore méconnue des voyageurs, plutôt attirés par la côte est.
