«Historiquement, de nombreuses distilleries étaient clandestines» : entre mythes et réalités, comment Islay est devenue la capitale mondiale du whisky tourbé
L’île écossaise est devenue au fil des siècles la Mecque des whiskies tourbés, attirant tout ce que le monde contient d’amateurs d’arômes de fumées, de plantes et d’iode. Ce, malgré les périodes d’incertitudes, les fermetures de distilleries et de vaches maigres… et au prix d’une certaine perte d’identité.
Passer la publicité Passer la publicitéLa petite Île d’Islay est mondialement connue pour ses whiskies tourbés. Sans être un aficionado des goûts fumé, cendré, iodé ou botanique que cette matière spongieuse obtenue par la lente décomposition de végétaux à l’air libre apporte au whisky, tout amateur connaît en effet des noms tels que Bowmore, Lagavulin ou Laphroaig. Et au-delà de ces trois porte-étendards, ce ne sont pas moins de 10 distilleries (Islay en a connu 23 à son pic dans les années 1920) qui coexistent sur ce caillou battu par les vents et la pluie de 616 km2, situé à 27 kilomètres à l’ouest de l’Écosse dans l’archipel des Hébrides : Bowmore, Lagavullin et Laphroaig donc, mais aussi Ardbeg, Bruichladdich, Kilchoman, Bunnahabhain et Caol Ila. Sans oublier la mythique distillerie de Port Ellen qui a rouvert en 2024, soit 40 ans après avoir fermé ses portes et être devenue une des plus mythiques «ghost distillery», et la nouvelle venue, Ardnahoe, créée en 2019.
Mais comment expliquer une telle concentration de distilleries de renom sur un si petit territoire, situé au bout du monde, et ce, depuis si longtemps (Bowmore existe officiellement depuis 1779, Lagavulin, Caol Ila, Bunnahabhain, Bruichladdich, Laphroaig et Ardbeg depuis le 19e siècle) ? «Historiquement, de nombreuses distilleries étaient clandestines ou déclaraient des quantités moindres. Leur emplacement éloigné des centres de contrôle (Glasgow, Dunmore) leur permettait de produire plus librement et d’échapper aux taxes», nous apprend Adrien Gasteclou, expert des whiskies pour La Maison du Whisky (LMDW). Une autre explication réside dans l’abondance de la tourbe sur l’île. Les arbres n’étant que peu présents, celle-ci était utilisée par les habitants pour se chauffer et faire cuire leurs aliments, mais aussi lors de la cruciale opération de maltage de l’orge. Le combustible, la tourbe en l’occurrence, servant à arrêter la germination de l’orge, et lui donnant ce goût caractéristique, qu’on retrouve dans les whiskies. Et aujourd’hui encore, les whiskies d’Islay se distinguent par leur puissante tourbe, leur fumée, leurs notes iodées, et parfois des accents de plantes médicinales (phénols, antiseptique). Certains whiskies sont considérés comme très tourbés : Ardbeg, Laphroaig, Lagavulin, Port Charlotte et Octomore (deux marques de Bruichladdich). D’autres comme modérément tourbés : Bowmore, Caol Ila. Kilchoman se trouvant entre les fortement et les modérément tourbés selon ses cuvées. Ou peu ou pas tourbés : Bunnahabhain, Bruichladdich.
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Ces accents fortement tourbés expliquent aussi pourquoi autant de distilleries d’Islay ont résisté aux différentes crises du whisky qui ont émaillé le 20e siècle. «Elles ont souvent survécu en vendant une grande partie de leur production pour les blends, ou parce qu’elles appartenaient directement à de grandes marques (ex : Caol Ila pour Johnnie Walker), où la tourbe ajoutait des notes distinctives», analyse Adrien Gasteclou. Un peu comme des épices dans un plat en quelque sorte.
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Et ce n’est qu’à partir de l’essor des single malts dans les années 1980 qu’Islay s’est vraiment imposée comme une région incontournable et a atteint une renommée mondiale. Jusqu’alors ses whiskies étaient une sorte de secret bien gardé réservé à une élite de connaisseurs. Désormais ils sont connus et reconnus dans le monde entier. Un succès peut-être un peu trop grand et fulgurant pour cette petite île écossaise, qui contraint ses whiskies de moins en moins locaux à s’éloigner de leur terroir d’origine.
Un des secrets de la réussite des distilleries d’Islay, est d’être parvenu à faire vivre un imaginaire puissant et un narratif attractif. En effet lorsqu’on pense aux whiskies d’Islay, des images de landes désolées battues par les vents marins, de côtes accidentées fleurant bon les embruns et de tourbières nous viennent spontanément. Romantique au possible ! Pourtant, la réalité est souvent bien loin de cette image d’Épinal, car le processus de production et de vieillissement des whiskies d’Islay est parfois tout sauf… local ! D’abord, parce que, à part la ferme distillerie Kilchoman, créée par la famille Wills en 2005, et Ardnahoe, créée par l’embouteilleur indépendant britannique Hunter Laing & Co en 2019, toutes les autres distilleries appartiennent à de grands groupes internationaux : Caol Ila, Lagavulin et Port Ellen au groupe anglo-canadien Diageo, Bruichladdich au groupe français Rémy Cointreau, Bunnahabhain au sud-africain Distell group, Bowmore et Laphroaig au japonais Suntory et Ardbeg au français LVMH…
Autre accroc à la notion de terroir écossais, la matière première des single malts d’Islay ne provient pas forcément de l’île, ni parfois même d’Écosse. À part bien sûr les cuvées de la ferme distillerie Kilchoman, pour avoir des whiskies 100 % d’Islay, il faut chercher du côté de quelques quilles de Bruichladdich (mention Islay Barley ou Beire Barley). Cependant, sous l’impulsion de ces deux distilleries, les autres recommencent à favoriser la production d’une orge locale, et à la mettre en avant. Autre élément casseur de mythe, et pas des moindres : la tourbe étant une ressource protégée et difficile à renouveler, le tourbage des whiskies d’Islay ne se fait pas toujours avec de la tourbe locale ! Enfin, le vieillissement n’est là encore pas toujours réalisé sur place, mais à Glasgow ou ailleurs en Écosse… «L’augmentation de la consommation mondiale a rendu presque impossible une production entièrement locale et traditionnelle», prévient Adrien Gasteclou. Ce qui fait qu’au final, le goût des whiskies d’Islay est plus façonné par un «style», obtenu grâce à différentes méthodes (tourbage, fermentation, distillation, vieillissement), que par une production locale.
