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Un toxique, le cadmium cher à Delacroix

Par Jean Pruvost

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👁 «Il n'y a ni scandale, ni bombe sanitaire, ni empoisonnement en lien avec le cadmium dans l'alimentation»

CHRONIQUE - Jean Pruvost, éminent linguiste, décrypte pour Le Figaro des termes de l’actualité. Cette semaine, il a choisi de s’intéresser au mot «toxique».

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Tout commence ici, en matière étymologique, avec un mot grec, désignant une arme primitive, qu’on ne rattache pas spontanément à la « toxicité ». Quant au « cadmium », les indices permettant d’en définir l’origine et le sens peuvent paraître encore plus éloignés, même on perçoit parfaitement au fil de l’actualité contemporaine que ledit cadmium est assurément toxique.

Rappelons d’abord les faits : le 23 décembre 2025 était déposée une proposition de loi visant à protéger la population française de la contamination de son alimentation au cadmium n° 2301. Sans tarder, environ six mois plus tard, le 3 juin 2026, à l’Assemblée nationale les députés adoptaient par 144 voix contre 22 cette proposition de loi visant à limiter l’exposition de la population au cadmium, un métal lourd cancérogène. Si la « toxicité » du « cadmium » ne fait aucun doute, il reste cependant à raconter l’histoire de chacun de ces mots si peu fréquentables qu’ils sont à l’origine d’un vote sans discussion.

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Un arc et des flèches…

Dire qu’un arc est « toxique » serait assez curieux, pourtant cette arme, en usage depuis les temps les plus anciens, est bien à l’origine de l’adjectif et du nom « toxique ». D’emblée, soulignons que si l’adjectif « toxique » est aujourd’hui de loin plus fréquemment utilisé que le substantif, en chimie et en biologie il représente néanmoins en premier lieu historiquement un nom, comme le rappelle Littré dans son Dictionnaire de la langue française achevée en 1873 : « toxique : nom générique donné aux poisons et aux virus. » Ainsi évoque-t-on les toxiques organiques et minéraux sans oublier les toxiques gazeux ou volatils.

Alors quel lien établir entre « un toxique » et un « arc » ? Il est de fait on ne peut plus simpliste, le « toxique » est en effet issu du mot grec « toxon » désignant un arc ou une flèche. De ce mot somme toute assez anodin est venu ensuite un dérivé grec, de redoutable vocation, le « toxicon », entendons un poison déposé sur la pointe des flèches. Les Grecs n’ont bien sûr pas l’exclusivité de cette pratique ; les flèches empoisonnées existent effectivement au moins depuis 60 000 ans affirment les archéologues, qui ont identifié sur la pointe de quartz de flèches datant du paléolithique du « boophone disticha », une plante sud-africaine très nocive dite aussi « oignon toxique ». Ces flèches empoisonnées n’étaient pas destinées à la guerre, elles avaient pour objectif de rendre plus efficace la chasse, en affaiblissant sensiblement l’animal blessé pour mieux traquer, impitoyablement, leur gibier.

Du toxique à la toxine en passant par un coléoptère

Du grec au latin, un trajet habituel, on aboutit au substantif « toxicum » synonyme alors de « poison », puis à son dérivé, « toxicus » signifiant « vénéneux ». Vers 1175, était alors attesté dans les romans de chevalerie de Chrétien de Troyes le « tossique » et, au cours de la même période, le « toxiche », qui prendrait dès 1220 la forme actuelle, « toxique ».

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Aux sens évoqués, reliés au poison, s’en est ajouté un que Littré n’a pas manqué de signaler le « toxique » pouvant en effet désigner un coléoptère dont la désignation première est le « méloé » ou « coléoptère toxique », vite abrégée en « toxique ». Sa particularité aisément remarquée est en effet de libérer une huile malodorante lorsqu’il se sent menacé. Or celle-ci, nous expliquent les entomologistes, contient de puissantes toxines pouvant engendrer des lésions internes en cas d’ingestion.

Voilà l’occasion de rappeler que le mot « toxine » fut créé en 1887 par le médecin pathologiste allemand Ludwig Brieger, terme définitivement adopté en 1894 en tant que substance toxique produite par un organisme vivant, « On l’élimine dans l’effort » nous signalent les verbicrucistes… Ce que confirme le Dictionnaire de l’Académie française en illustrant le mot par un exemple ayant valeur de conseil : « Faire du sport pour éliminer les toxines. »

Delacroix et le cadmium

Le « cadmium » est à la fois un mot récent et très ancien… Tout comme « toxique », son origine première est en effet grecque. Elle remonte au fondateur légendaire de la cité de Thèbes, Cadmos – Kadmos en grec ancien –, d’où Kadmeia, la Cadmée, citadelle de Thèbes. De là est née la « kadmeia petra », un minerai de zinc extrait près de Thèbes et que l’on appela « cadmie » en français, attesté en 1538, Il s’agit d’une sorte de suie se déposant sur les parois des fourneaux dans la métallurgie du zinc.

Intervient alors des siècles plus tard le chimiste allemand Frédéric Strohmeyer, premier à isoler ce métal à partir de la calamine jaune, qui fut naturellement appelé en allemand Kadmium. Il avait découvert ce composant chimique en 1817 en étudiant le minéral « cadmia ». Ce « cadmium » est au reste ainsi défini en 1935 par l’Académie française : « Terme de chimie. Corps simple, métallique, malléable , qui a la couleur et l’éclat de l’étain ». Dans la neuvième édition, pour les férus de chimie, il sera précisé que son symbole est le Cd, de numéro atomique 48, avec une masse atomique de 112,40. Qu’on ne demande pas de commenter davantage ! Et se rajoute dans cette excellente édition le « jaune de cadmium », parce qu’il est en effet réputé de longue date par les peintres, comme en témoigne Eugène Delacroix dans son Journal du 10 juin 1850 : « Pour la tunique de Diane, un ton de reflet analogue à celui de sa chair dans l’ombre : Antimoine, cadmium, etc. » et dans ce même propos de signaler « les clairs jaune clair sur les nuages au-dessous du char : Cadmium… », cités dans le Grand Robert.

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Alors la conclusion s’impose, apprécions le « cadmium » de Delacroix, sur ses toiles prestigieuses, mais surtout qu’il ne se retrouve pas dans nos assiettes ! On tient à garder joufflu et souriant le « bébé cadum » popularisé naguère vers 1930 par la marque de savon Cadum. À ne surtout pas métamorphoser en « bébé cadmium » !

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