«Une véritable révolution !» : l’Académie française dévoile la 10e édition de son dictionnaire
Par Romain Ferrier
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Pour la première fois de son Histoire, commencée il y a plus de 300 ans, le Dictionnaire de l’Académie française se détache de sa version papier pour présenter ses nouveaux mots au format numérique.
Passer la publicité Passer la publicité«Je ne sais pas si tout le monde réalise, mais c’est une véritable révolution.» L’académicien Antoine Compagnon ne mâche pas ses mots. Et à raison. Ce jeudi 4 avril, l’Académie française a présenté quelques-uns des premiers mots de la 10e édition de son dictionnaire.
Pour la première fois de son Histoire, commencée il y a plus de 300 ans, le Dictionnaire de l’Académie française se détache de sa version papier pour présenter ses nouveaux mots au format numérique, sur son site web.
Passer la publicitéDepuis la publication de sa première édition en 1694, le Dictionnaire de l’Académie française n’avait jamais rendu ses travaux publics avant l’achèvement complet d’une édition. La 10e rompt avec cette tradition. Désormais, les articles seront mis en ligne au fur et à mesure de leur rédaction, avec un rendez-vous annuel fixé au premier jeudi de juin pour les présenter.
Pour autant, «on ne peut pas avoir une dixième édition qui se prolonge indéfiniment et au gré de toutes les modifications qui sont inévitables», a précisé Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie. «On va probablement s’orienter vers une formule dans laquelle on aura une date butoir, disons 2050, et on considérera que la 10e édition est terminée, que l’on pourrait la publier en papier si on le souhaite et inaugurer à partir de là une 11e édition. Cela permet de fixer l’évolution de la langue sans qu’elle ne se perde dans les méandres d’un temps qui évolue d’une manière totalement incontrôlée.»
Les 633 articles publiés ce jeudi 4 juin représentent 690 nouvelles entrées (en comptant les variantes et les sous-entrées) dont 378 mots véritablement nouveaux. Laurent Catach, expert en édition numérique chargé de mission auprès de l’Académie, a également précisé que la 9e édition était désormais figée. «Les académiciens ont fait le choix de ne plus y toucher, pour respecter le travail de tous ceux qui y ont contribué pendant 40 ans.»
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Les nouvelles fonctionnalités du dictionnaire
Laurent Catach a détaillé les innovations techniques du portail, dont la prononciation audio. «La 10e édition introduit l’alphabet phonétique international pour tous les mots du dictionnaire, ce qui est une grande nouveauté», a-t-il expliqué. Des voix masculine et féminine, alternées aléatoirement, lisent chaque entrée, des mots courants aux emprunts à l’anglais, en passant par les termes médicaux complexes comme «bronchodilatateur».
Passer la publicitéLe portail intègre désormais une date de publication pour chaque article, qu’il s’agisse d’un mot nouveau ou d’une révision. «Nous savons bien que nos nouvelles définitions, dont nous sommes si fiers, paraîtront de nouveau scandaleuses dans 50 ans», a plaisanté un membre de l’Académie lors de la présentation, rappelant que le mot «femme» prenait la définition quelque peu réductrice «femelle de l’homme» dans la première version de 1694.
Autre avancée : la possibilité pour les Académiciens d’aborder les mots de manière non alphabétique. «L’Académie peut désormais travailler sur des extractions transversales selon différents critères, comme les domaines», a précisé Laurent Catach, illustrant son propos en recherchant en direct les mots du domaine médical intégrés à la 10e édition parmi lesquels «endométriose», «acalculie» ou «abandonnique». L’option de recherche avancée permet de filtrer ses recherches par domaines, par éditions ou encore par catégorie grammaticale.
L’une des richesses du portail réside par ailleurs dans l’accès simultané aux neuf éditions précédentes. L’académicien Michel Zink note l’évolution du mot «barbeau», caractérisant d’abord le poisson d’eau douce, puis la fleur bleuet, avant de devenir un synonyme de «proxénète». Amin Maalouf a illustré à son tour les allers-retours de la langue en évoquant le terme «ambassadrice» : en 1694, le mot désignait une dame envoyée en ambassade. Dès 1718, il ne désignait plus que la femme d’un ambassadeur, et aujourd’hui, il renvoie à une représentante diplomatique.
Accessible gratuitement dans le monde entier, ce portail a déjà touché plusieurs millions d’utilisateurs. «Une bonne moitié de ses consultations sont hors de France», a détaillé Laurent Catach. «Pas uniquement au Québec, en Belgique ou en Suisse, mais également en Afrique comme en RDC ou en Côte d’Ivoire.» L’ensemble des neuf éditions accessibles représente 250 000 articles, «certainement l’un des plus gros corpus dictionnairiques accessibles librement».
Notre mission principale, c’est que les personnes qui vivent en langue française ne se sentent jamais marginalisées.
Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française.
«Accessibilité» , «altermondialisme» …
Passer la publicitéAmin Maalouf a présenté quelques-uns des nouveaux venus, choisis pour présenter cette édition. Le mot «abuseur», absent de la 9e édition parce que jugé peu usité dans les années 1960, a dû être réintégré. «Il a refait surface, hélas, et est devenu un mot courant dans tous les débats de société», a reconnu le secrétaire perpétuel.
«Anthropocène» entre également dans le dictionnaire. «C’est une désignation que certains scientifiques utilisent, alors que d’autres l’évitent et la contestent. Mais comme elle fait l’objet d’un débat, ça mérite de figurer dans le dictionnaire», a estimé Amin Maalouf. Le mouvement international «altermondialisme» rejoint «anthropocène», au même titre qu’«accessibilité», qui s’enrichit en intégrant la notion de handicap à son sens traditionnel.
Les langues régionales et de la francophonie trouvent également davantage de place. Le mot «abat» est accompagné d’une remarque précisant que «pluie d’abats» et «abat d’eau» s’emploient dans certaines régions de l’ouest de la France et au Québec. Dany Laferrière, académicien originaire d’Haïti, est par ailleurs salué pour avoir introduit des mots du Québec et des Caraïbes. Dans l’assistance, on espère y voir figurer un jour le terme «divulgâcher», alternative à l’anglicisme «spoiler», ou «girafer», signifiant «copier sur son voisin» (en référence au long cou de l’animal) en Afrique francophone.
«Notre mission principale, c’est que les personnes qui vivent en langue française ne se sentent jamais marginalisées. Qu’ils sachent qu’ils peuvent, à travers leur langue, accéder à tout ce qui se fait de mieux dans le monde aujourd’hui», a expliqué Amin Maalouf. «Non pas faire la chasse aux emprunts à l’anglais, mais permettre à chacun d’aborder le monde d’aujourd’hui la tête haute.»
