Connaissez-vous les «règles zombies» de la langue française ?
Par Romain Ferrier
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«Malgré que», «par contre», commencer par «et»… Certaines tournures grammaticales se seraient imposées, sans justification précise.
Passer la publicité Passer la publicitéLe français est loin de suivre une logique rigoureuse. En témoignent ses «règles zombies», des règles que l’on nous a rabâchées à l’école, que l’on a apprises et certainement répétées, sans qu’elles n’aient de véritables fondements.
L’expression «règles zombies», forgée par le linguiste américain Arnold Zwicky, professeur émérite à l’université Ohio State, désigne les consignes grammaticales que certains croient devoir respecter mais qui n’auraient en fait jamais été énoncées par aucun grammairien. Tour d’horizon de quatre interdits qui méritent d’être passés au crible.
Passer la publicité«Malgré que» serait une faute grave
Qui n’a pas appris qu’il fallait bannir «malgré que» de ses écrits ? C’est certainement l’exemple le plus éloquent de ces «règles zombies». L’Académie française elle-même écrit dans son dictionnaire, «en revanche, encore que de nombreux écrivains aient utilisé la locution conjonctive Malgré que dans le sens de Bien que, quoique, il est recommandé d’éviter cet emploi». Pour quelle raison ? On ne saura pas. Si elle accepte la locution, elle précise qu’elle doit être accompagnée du verbe avoir au subjonctif : «malgré que j’en aie».
Le mot «malgré» vient de la soudure de mal gré, soit «contre le gré de quelqu’un, en dépit de sa volonté» (TLFi). En se soudant en un seul mot, il est devenu une préposition, et ne peut donc plus être complément du verbe avoir. Quant à l’emploi de «malgré que» suivi d’un subjonctif ordinaire, il est attesté depuis le XVIIe siècle et s’est développé sur le modèle des autres subordonnées circonstancielles commençant par une préposition suivie de «que» : «avant que», «après que», «pendant que», «selon que», «pour que»... De nombreux auteurs reconnus ont d’ailleurs employé «malgré que», tels qu’Honoré de Balzac («malgré que Stuart les ait vus conjurés», 1820), Gaston Leroux («malgré que je lui promettais», 1908) ou Annie Ernaux («j’ai regretté alors d’avoir tout raconté, malgré que ce soit surtout médical et technique», 1977), comme le souligne la linguiste Anne Abeillé dans son livre la Grammaire se rebelle (Le Robert).
Commencer une phrase par «et» serait interdit
Peut-être avez-vous appris à l’école qu’il ne faut jamais commencer une phrase avec des conjonctions de coordination comme mais, ou, et, donc, or, ni, car. Ces mots ont pourtant pour fonction d’unir des mots ou des groupes de mots de même fonction, et rien n’empêche que les groupes coordonnés soient des phrases entières. Le grammairien Maurice Grevisse, dans Le Bon Usage explique que «des esprits logiciens considèrent comme une faute le fait de mettre une conjonction de coordination après un point. L’usage, notamment celui de Léautaud, ne tient aucun compte de cette interdiction, même après un alinéa.»
On retrouve la conjonction en début de phrases dans de nombreux exemples, comme dans les récits bibliques «Et Dieu vit que cela était bon», ou dans Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, où plus d’une centaine de «et» est recensée. Le «et» peut également servir d’effet de style, afin d’appuyer un propos. Et ce n’est pas un crime.
«Un espèce de» serait une grossière erreur de genre
«Espèce» étant féminin, il faudrait dire «une espèce de». L’Académie française explique sur son site : «Le mot Espèce est féminin, et doit le rester lorsqu’il est suivi d’un complément («Espèce de…»), quel que soit le genre de ce complément. On dira “Une espèce de camion” comme “une espèce de charrette”, “Une espèce de voyou” comme “une espèce de canaille”». Cependant, comme le note La Grande Grammaire du français, l’article s’accorde avec le premier nom, mais celui-ci, lorsqu’il est affectif, peut s’accorder en genre avec le second nom. Par exemple, Voltaire écrit «un espèce de grand homme», et Victor Hugo «un espèce de maure».
Passer la publicité«Par contre» serait réservé au commerce
La condamnation de «par contre» remonte à une querelle vieille de près de trois siècles. C’est Voltaire qui, en 1737, lança les hostilités : il voulait que «par contre», apparu dans le langage commercial, y reste. Il ne donna malheureusement pas de précisions sur les raisons de ce rejet. Littré confirma la position de Voltaire dans son Dictionnaire de la langue française, admettant que la locution «peut se justifier grammaticalement» mais ajoutant qu’elle «ne se justifie guère logiquement».
L’Académie française, après avoir exclu «par contre» en 1932, l’a réintégré en 1988 avec ce commentaire : «La locution par contre ne peut donc être considérée comme fautive, mais l’usage s’est établi de la déconseiller chaque fois que l’emploi d’un autre adverbe est possible.» André Gide, prix Nobel de littérature, avait tranché la question d’une formule restée célèbre : les synonymes proposés, comme «en revanche», ou «en compensation» ne conviennent pas toujours à la pensée que l’on souhaite exprimer. «Trouveriez-vous décent qu’une femme vous dise : « Oui, mon frère et mon mari sont revenus saufs de la guerre ; en revanche j’y ai perdu mes deux fils ? »
