Les restaurants sont-ils de plus en plus bruyants ?
Faites l’expérience : les restaurants sont de plus en plus bruyants, comme si le volume sonore accompagnait obligatoirement le menu. Et justifiait des additions de plus en plus salées ?
Passer la publicité Passer la publicitéL’une de mes anecdotes préférées rassemble cinq de mes marottes, voire de mes choses favorites de tous les temps : la musique, les restaurants, la cuisine japonaise, un compositeur japonais nommé Ryuichi Sakamoto et New York. L’histoire est succulente, elle a même fait l’objet d’un article très sérieux dans le New York Times . Jugez plutôt : résidant à NYC, Sakamoto était le fondateur du groupe de techno pop Yellow Magic Orchestra, mais aussi l’auteur de nombreuses BO de films comme Furyo ou Le Dernier Empereur, ainsi que d’une somptueuse œuvre musicale contemporaine, aux confluents de la chanson et d’Erik Satie. Un esthète, donc, qui connaissait la valeur du bruit, du son, de la musique. Et du poisson cru : son restaurant de sushis préférés à New York proposait une bande-son qu’il trouvait si atroce qu’il proposa au patron de l’établissement de lui composer une playlist idéale, celle de ses morceaux préférés, pour déguster les créations de ce lieu qui avait la réputation d’être un des meilleurs restaurants de la ville. Le patron, par peur sans doute de perdre un client aussi prestigieux, accepta immédiatement.
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La bande-son, bien que Sakamoto soit décédé récemment, et trop tôt, d’un cancer, est trouvable dans les méandres d’Internet. Elle propose une musique d’ambiance, élégante et atmosphérique, qui dénote fortement de ce que l’on peut entendre ces jours-ci lorsque l’on se retrouve au restaurant : du bruit. Du bruit pur dont la seule subtilité est de parvenir parfois à osciller entre le bruit blanc et le bruit rose, et qui aboutit la plupart du temps à une seule constante : celle d’un bruit brut qui émaille chaque moment passé au restaurant.
Passer la publicitéLe bruit du monde
Faites l’expérience, quels que soient le lieu et son standing : il n’y a plus une seule table qui vous accueille en silence, dans le calme. Comme si la difficulté croissante à trouver des places dans les restaurants devait s’accompagner par la double peine du sonore à tout prix, volume défonçant les oreilles. Alors, c’est quoi ? La musique est mal choisie ? Mal réglée ? Sans doute, mais avant même d’évoquer la musique, il faut se rendre compte du bruit des convives : le niveau sonore de nos conversations a augmenté, il est amplifié, comme si le moment du restaurant était devenu le moment du lâcher-prise de la parole et des cris. Demandez autour de vous comment les gens se sentent : tout le monde vous dira être angoissé par le moment que nous vivons fait d’un mélange de Trump, d’Ukraine, de Moyen-Orient, de Russie, de crise économique, d’IA dévorante et de chômage en hausse. Un moment angoissant, donc, qui fait que dans le quotidien professionnel ou familial, tout le monde se tient à carreau. Le restaurant devient l’arène où l’on se défoule, on crie, on hurle même. Est-ce le vin nature qui délie, par son absence de sulfites, les langues et appuie à fond sur le «+» de la télécommande sonore ? Les raisons ne sont pas tant à trouver dans ce que l’on ingurgite que dans la frustration qui se libère sans doute là. Et peut-être aussi dans l’âge du capitaine : dans les restaurants, dont les tarifs deviennent de plus en plus prohibitifs, on voit des populations légèrement vieillissantes, comme le pays, et de plus en plus dures d’oreille. On n’entend plus rien, parce que l’on ne veut plus entendre le bruit du monde, mais aussi parce que l’on ne peut plus le faire.
Faites donc l’expérience, comme moi : allez au restaurant, payez 75 euros pour deux plats de pâtes et un tiramisu dans un italien de quartier (il y a 20 ans, c’était le tarif d’un mezze chic pour tous dans un Libanais de l’avenue George V), et lorsque votre invitée (en l’occurrence, ma fille) vous dira «J’adore ce morceau», tendez l’oreille et constatez que vous n’entendez rien : tout le monde autour de vous parle si fort, que la musique est éclipsée, assourdie - exactement comme vous. Vivement que l’on adopte ce que les Japonais, encore eux, ont inventé il y a longtemps déjà : les bars où l’on n’a pas le droit de parler. Et les restaurants réservés à ceux qui viennent parler de leurs problèmes de travail. Vivement.
